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Carrières : chercheuses de génie, accès à l’emploi & égalité salariale
(Atlas des Femmes, Le Monde & La Vie, 2021)

Le hors-série L’ATLAS DES FEMMES, publié par Le Monde et La Vie, a attiré mon attention par la qualité des articles, les signatures de nombreuses chercheuses et l’impact sur les carrières des femmes.

Nous souhaitions mettre en avant trois articles, à commencer par celui sur les chercheuses de génie, et je remercie vivement les rédactions des deux magazines de nous avoir permis de reproduire ces articles précédés de l’éditorial de Chantal Cabé (La Vie) et Michel Lefebvre (Le Monde). Ils proposent qu’ « au fil des pages, les femmes reprennent ici leur place dans l’histoire de l’humanité ».

> « Ce génie féminin que la science occulte », pour désobéir à la « mise à l’écart au moyen âge » et remettre le désir de savoir, trouver et partager au coeur de la recherche française.

> « Pourquoi les femmes gagnent moins que les hommes », pour comprendre l’importance de l’orientation scolaire, le contexte global de la charge mentale dans la vie en société et comment accélérer les carrières des femmes qui le désirent.

> « L’horizon lointain de l’égalité face à l’emploi » pour saisir que « tout au long du XXème siècle, l’accès à l’emploi est au coeur du processus d’émancipation des femmes ».

Vous trouverez ci dessous la lecture en PDF intégrant des graphiques détaillés ; j’ai ajouté en dessous les articles en format texte.

Un grand merci à Hélène Chappé & Marc Kieken du Club Génération Change, Hélène Bourbouloux et l’équipe HEC Au Féminin ainsi que Pascal Masson & Gaelle Gautier du Club Consulting & Coaching pour avoir accepté de participer à cette action commune. Je leur ai demandé de témoigner, à la lumière de ces trois articles, qu’il s’agisse d’Hélène qui partage son chemin depuis HEC JF, l’équipe HEC au Féminin qui rappelle les actions de HEC Paris depuis 1916 ainsi que Gaelle Gautier qui questionne nos fondations (vous trouverez leurs partages en dessous de la version PDF).

Grégory Le Roy, pour HEC Alumni



>> L’Atlas des Femmes est disponible en kiosques, sur le site La Vie ainsi que le site Le Monde ainsi que dans les kiosques.

TEMOIGNAGES HEC ALUMNI

« Les trois articles font écho à la petite musique qui m’a accompagnée tout au long de ma vie professionnelle :

Ah vous êtes HECJF, cette remarque condescendante m’a poursuivie durant mes 42 ans de carrière…
Travailler : vous n’aimez pas votre mari ?
Être augmentée : votre mari gagne bien sa vie ?
Chez nous (grand groupe industriel), il n’y a pas de femmes cadres.
Vous avez deux filles, votre mari ne veut pas un garçon ?
Avec 2 enfants, vous continuez à travailler à plein temps : toutes les statistiques prouvent que les enfants dont les deux parents travaillent ont plus de chance de développer des troubles psychologiques… etc

J’ai continué à me battre pour mes filles… Une filière scientifique vous n’y pensez pas ? Une filière classique, vous n’y pensez pas ? Mes filles, respectivement bac+15 et bac+5, ont choisi des secteurs féminisés (fonction publique hospitalière) et féminin (Edition) : elles s’en portent bien, mieux ?

Et pourtant j’ai eu la chance de naître au milieu du XXe siècle à Paris, dans une famille où les hommes occupent des fonctions dirigeantes depuis plusieurs générations et les femmes sont « cultivées ».

Les choses iront sans doute mieux quand les pères (et les mères) transmettront leurs ambitions professionnelles à leurs filles, quand les mères éduqueront leurs enfants filles et garçons de la même façon…

Quand la littérature jeunesse offrira aux filles des modèles d’identification autres que les sympathiques Petit ours brun, Loup, Tchoupi… sans parler d’Harry Potter…
Caroline, Martine et Claudine étaient très modernes !

La condition féminine avance grâce aux pouvoirs publics et surtout grâce aux femmes (et certains hommes), mais le genre masculin est têtu ! »

Hélène Chappé (HEC Génération Change)

« HEC Au Féminin a anticipé et agit sur les points exposés dans ces différents articles.

Rappelons qu’historiquement, HEC est le précurseur de la mixité, qu’il s’agisse de la création de HEC JF en 1916, alors que les hommes étaient mobilisés, de la mixité du concours en 1973 et de la création de HEC Au Féminin en 2001.

20 ans que HEC Au Féminin accompagne les femmes dans leur développement sous différentes actions, qu’il s’agisse de
> ateliers, notamment pour traiter de l’ « empowerment » des femmes, qu’il s’agisse de franchir le plafond de verre, de l’égalité salariale, de la gestion du temps de travail, autant de sujets abordés avec justesse et précision dans ces articles que nous vous partagerons
> rencontres avec des rôle-modèles dans le cadre du prix annuel Trajectoires depuis 2007, qui vise notamment à prouver que les réussites féminines sont aussi brillantes que celles des hommes
> séances de mentoring et l’accompagnement des entrepreneures.

Nous avons très tôt compris et acté un principe fondateur : la plupart des évènements sont ouverts aux hommes, de façon à les associer aux questions que se posent les femmes, mais également à amener les femmes à traiter tous ces sujets avec les hommes. Pour oser, ensemble. »

L’Equipe HEC au Féminin

« Ces trois articles que nous présentons sont intéressants car ils situent la difficulté pour les femmes à être reconnues, à gagner autant que les hommes à emploi équivalent et à accéder à des emplois qui leur permettent de vivre tout simplement.

J’émets néanmoins une réserve, ces articles sont écrits dans une logique et sur un postulat qui méritent d’être interrogés : pourquoi faudrait-il à tout prix calquer nos comportements et nos aspirations sur celles des hommes « en vue », pourquoi faudrait-il à tout prix accélérer nos carrières professionnelles, rattraper le retard sur les hommes en matière de niveau salarial ? Pourquoi souhaiter passer moins de temps au travail et plus de temps avec soi et les autres dans d’autres types d’interactions sociales serait un problème et un frein aux carrières professionnelles ? Avons-nous vraiment envie d’accéder à des postes à responsabilités qui nous prendraient 100 % de notre temps d’activité disponible ?

Il me semble que c’est le modèle de la réussite sociale qui est à interroger derrière ces comparaisons hommes / femmes. Personnellement je ne veux pas sacrifier mon équilibre à un modèle de réussite sociale qui place sur le podium la réussite matérielle, le pouvoir et la reconnaissance.
Sans doute est-ce là l’intelligence des femmes d’avoir compris que réussir sa vie, au sens professionnel, n’a rien à voir avec le fait de s’accomplir dans sa vie en tant qu’être humain.

Je rêve d’une société dans laquelle nous, les femmes, saurons montrer aux hommes à quel point il est vital de ralentir, de lâcher ces vieux modèles de réussite. Cela permettrait à coup sûr d’accéder à la dimension de décroissance si nécessaire aujourd’hui pour lutter contre le péril écologique qui nous guette. Vouloir ressembler aux hommes, faire et gagner autant qu’eux, c’est faire nôtre le modèle patriarcal dont nous ne voulons plus.

Alors oui des femmes au pouvoir et reconnues pour interdire les réunions après 18h00, pour lutter contre le présentéisme, pour limiter les écarts de salaire dans les entreprises, pour arrêter la course au gigantisme, pour enterrer définitivement le mythe du progrès infini et proposer un autre modèle de société et du vivre ensemble. »

Gaelle Gautier (Club Consulting & Coaching)

ATLAS DES FEMMES (VERSION TEXTE)

EDITO – PLACE AUX FEMMMES

« Quelle étrange idée que cet Atlas… des femmes ! Pourquoi ce thème sur la seule moitié de notre humanité ? Précisément parce que l’Histoire a trop souvent négligé, masqué, oublié toutes ces femmes qui en sont pourtant des actrices incontournables. Depuis des siècles, le grand récit historique (écrit par des hommes) est un instrument de domination masculine. Anecdotique, mais ô combien symptomatique : seuls 5 % des noms de rue du monde entier renvoient à des femmes ! Les exemples de ces discriminations sont légion. Si les destinées ne sont évidemment pas les mêmes suivant les époques et les lieux, toutes les femmes, sans exception, éprouvent la même problématique liberté d’être. Une forme d’assignation à certains rôles sociaux (sphère publique pour les hommes, privée pour les femmes), à une posture, une façon de se mouvoir, de se vêtir ou de parler. Une éternelle division des tâches, des fonctions, des espaces. Au point que cette représentation (masculine) si prégnante de la femme se trouve aujourd’hui solidement ancrée en chacune d’elles.
Il était donc devenu urgent de réhabiliter l’Histoire… côté femmes. En analysant comment les sociétés patriarcales se sont imposées au monde. Les rédactions de La Vie et du Monde ont voulu dresser un tableau le plus fidèle possible de la condition féminine, en traversant les âges et les continents. Un portrait multiple et original, fait de mots d’expertes (pour une fois majoritaires), de cartes, d’infographies et d’images. Un tableau d’où seraient bannis certains stéréotypes. L’occasion de ne plus laisser le masculin systématiquement l’emporter, pour réaliser que « l’homme préhistorique était aussi une femme » ; découvrir ces sociétés matrilinéaires où règnent l’égalité et le partage entre les sexes ; prendre conscience de la contribution largement sous-estimée des femmes à la science, à l’art ou à la littérature ; saluer leurs combats pour arracher des droits, au travail, au suffrage, à la contraception… ; s’interroger sur les injonctions vestimentaires ou esthétiques (très masculines) auxquelles elles sont encore soumises ; éprouver l’ampleur de la plus extrême des discriminations pour certaines, les mutilations sexuelles, tout comme celle du seul crime lié au genre qu’est le féminicide ; comprendre que l’égalité face à l’emploi reste un horizon lointain… Un parcours fait de luttes et de résistances (en mots, en actes ou en armes), d’avancées et d’obstacles jusqu’à l’émancipation. Et vers l’égalité entre les sexes ?
Au fil des pages, les femmes reprennent ici leur place dans l’histoire de l’humanité. Une place ni plus grande ni meilleure que celle des hommes. Une place méritée et réhabilitée : la leur. »

Chantal Cabé, La Vie, Michel Lefebvre, Le Monde

CE GENIE DES FEMMES QUE LA SCIENCE OCCULTE

Auteure : Adeline Gargam, docteure en lettres modernes. Ancienne membre de la Société internationale pour l’étude des femmes de l’Ancien Régime.

La contribution des femmes à la science, domaine dont elles ont longtemps été exclues,
est largement sous-estimée. De tout temps, elles ont pourtant égalé les hommes, auxquels on a souvent attribué leurs découvertes. Mais cette réalité reste difficile à reconnaître.

« Est-ce qu’il a existé des femmes de science dans le passé ? La réponse est oui. On en trouve à toutes les époques depuis l’Antiquité. Marie Curie (1867-1934) a eu des devancières et des héritières, mais qui sont méconnues. L’histoire des sciences s’est construite de façon sélective en oubliant la plupart de celles qui ont œuvré dans ce domaine. Lorsqu’il s’agit, dans les annales, les dictionnaires, les manuels scolaires ou les livres d’histoire, de faire part des avancées ou des découvertes en sciences, ce sont toujours les hommes qui tiennent le haut du pavé, les femmes n’y occupent qu’une maigre place. Leur contribution est minimisée, même parfois contestée, voire déniée, alors qu’elles ont aussi joué un rôle à la fois dans la production et la transmission de la culture scientifique.

Une mise à l’écart au Moyen Âge
À l’époque antique, les femmes ne sont pas encore exclues des sciences, et celles qui y brillent sont même admirées. La célèbre Hypatie (v. 370-415) en témoigne. Philosophe, mathématicienne et astronome, elle est à la tête d’une école à Alexandrie, en égypte, où elle enseigne. Savante éminente, elle jouit d’un respect unanime et d’une notoriété importante dans la ville. Mais son intellect et son charisme influents gênent le pouvoir ecclésiastique : elle est sauvagement assassinée dans une église. Des femmes pratiquent aussi la médecine à l’époque impériale romaine (27 av. J.-C. - 476), puis elles sont écartées de son enseignement et de sa pratique dès le Moyen Âge et jusqu’au XIXe siècle, en France surtout, mais leur place en médecine est restreinte de façon générale en Europe. Celles qui tentent de la pratiquer sont aussitôt accusées d’exercice illégal, comme Jacoba Félicie à Paris, en 1322.
Au Moyen Âge, le domaine de la connaissance est un territoire d’hommes. Les femmes en sont tenues à distance pour des raisons à la fois sociales, culturelles et religieuses. Les clercs lisent encore la Genèse comme une malédiction d’Ève et considèrent le désir de savoir chez les femmes comme une désobéissance à un ordre divin. Par ailleurs, l’université, régie par l’Église, se développe en Europe en tant que sanctuaire masculin, excluant durablement les femmes. Durant cette période, les couvents et les monastères deviennent les seuls lieux où celles-ci peuvent s’instruire, exercer la médecine et pratiquer les sciences. L’Italienne Trotula de Salerne (?-1097) en est une belle illustration. Cette médecin et chirurgienne écrit plusieurs livres traitant de la santé des femmes. L’un d’entre eux devient l’ouvrage de référence en matière de gynécologie et est traduit en plusieurs langues. Mais ses contemporains contestent qu’elle en est l’auteure parce que c’est une femme ! À la tête d’un monastère, Hildegarde de Bingen (1098-1179) est une religieuse allemande au génie exceptionnel mais dont l’œuvre immense, en dépit de sa valeur, a longtemps été oubliée. Musicienne, botaniste et guérisseuse, elle est l’auteure de deux ouvrages médicaux qui constituent une véritable encyclopédie des connaissances du temps et sont encore utilisés aujourd’hui.
En France, sous l’Ancien Régime, le savoir n’est plus uniquement dispensé dans les universités : il se développe dans les salons, les amphithéâtres et les cabinets, ce qui permet aux femmes des milieux éclairés de s’instruire et de pratiquer les sciences, parfois à un haut niveau de compétence. De l’anatomiste Marie-Marguerite Biheron (1719-1795) à la chimiste Marie-Anne Lavoisier (1758-1836), en passant par l’astronome Nicole-Reine Lepaute (1723-1788), les femmes traduisent des ouvrages scientifiques, s’adonnent à des calculs, conduisent des expériences, enseignent publiquement les sciences et collaborent avec des savants ; mais leurs travaux sont restés bien souvent anonymes ou dans l’ombre des hommes, ou encore portés au crédit de leur entourage masculin. Aujourd’hui, l’importance d’Émilie du Châtelet (1706-1749) ne peut plus être contestée, tant comme physicienne que comme principale traductrice du siècle des Lumières. Sa traduction commentée de Newton est toujours utilisée. Pourtant, ses contemporains ont souvent attribué ses livres à des savants masculins et vu en Voltaire, son compagnon, l’inspirateur de ses activités scientifiques, alors que c’était l’inverse. À cause de préjugés sexistes, il est en effet difficile d’admettre à cette époque qu’une femme puisse entrer en parité dans la compétence scientifique, et plus encore qu’elle puisse surpasser l’homme.

Un gros déficit de reconnaissance
Au XIXe siècle, il n’est pas plus simple d’être une femme dans la communauté scientifique. De l’astronome allemande Caroline Herschel (1750-1848) à la naturaliste française Jeanne Villepreux-Power (1794-1871), en passant par la chimiste suédoise Anna Sundström (1785-1871), quelques femmes font pourtant avancer leur discipline, malgré l’antiféminisme ambiant de l’Europe napoléonienne, qui les juge inaptes aux sciences, les exclut des grandes écoles, et dénie leur contribution. L’exemple de l’Américaine Nettie Stevens (1861-1912) le démontre. Ses recherches expérimentales, conduites en collaboration, ont abouti à l’une des découvertes scientifiques majeures du XXe siècle, celle du chromosome Y, et ouvert la voie à des progrès considérables dans le domaine de la génétique. Ce n’est pourtant pas son nom qui est associé à cette avancée, mais celui de ses collaborateurs masculins. Éclipsée par ces derniers, elle n’a jamais reçu la reconnaissance qu’elle méritait.
Aujourd’hui, l’accès des femmes aux études et à la pratique scientifique semble un fait acquis, même s’il demeure minoritaire. Cependant, les chercheuses se voient encore évincées des remises de prix : les Nobel ne leur sont que partiellement attribués. De la physicienne autrichienne Lise Meitner, qui théorise la fission nucléaire en 1939, à la biologiste britannique Rosalind Franklin, qui établit la preuve de la structure en double hélice de l’ADN en 1953, en passant par l’astronome britannique Jocelyn Bell, qui met en évidence le premier pulsar en 1967, bien des femmes de sciences n’accèdent à la reconnaissance qui leur est due que des années après leurs découvertes. Et elles restent perçues plutôt comme des exceptions que comme des modèles. »

POURQUOI LES FEMMES GAGNENT MOINS QUE LES HOMMES

Auteure : Marion Leturcq, chargée de recherche à l’Institut national d’études démographiques (Ined).

Malgré des compétences équivalentes et des lois sur l’égalité salariale, les femmes restent en moyenne moins bien rémunérées que les hommes dans les pays de l’OCDE. La charge mentale qui pèse sur elles en est l’explication principale.

« L’égalité salariale entre les femmes et les hommes est loin d’être atteinte. En France, en 2018, le salaire horaire médian des femmes est inférieur de 11,5 % au salaire médian des hommes. On constate des écarts de salaire dans l’ensemble des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), allant de 32,5 % (Corée du Sud) à environ 4 % (Colombie et Belgique). Quelle que soit la méthode employée pour mesurer cet écart, le constat reste le même : en moyenne, les femmes perçoivent toujours un salaire inférieur à celui des hommes. Certes, il y a eu d’énormes progrès au cours de la deuxième moitié du XXe siècle : les femmes sont maintenant autant sinon plus diplômées que les hommes, elles interrompent moins leur participation au marché du travail, et aucun métier ne leur est plus fermé. Parallèlement, le cadre légal s’est renforcé dans tous les pays, y compris hors de l’OCDE, pour interdire toute discrimination à l’embauche et pour prôner l’égalité sur le marché du travail. Pourtant, les progrès en termes d’égalité salariale entre les femmes et les hommes stagnent depuis le milieu des années 1990 dans la plupart des pays de l’OCDE, et la France ne fait pas exception.

Des normes genrées en cause
Ce paradoxe tient à plusieurs causes intimement liées à la vie en société et qui dépassent le seul cadre du salariat et de l’entreprise. On est ainsi passé de pratiques discriminatoires visibles et relativement simples à éradiquer, comme le refus d’embauche ou des salaires inférieurs, à la construction d’inégalités plus difficiles à résorber. En premier lieu, les femmes et les hommes n’évoluent pas dans les mêmes secteurs d’activité. Les femmes travaillent plus souvent dans les secteurs de service, dont le secteur public (enseignement, service à la personne, santé, etc.), les hommes dans les secteurs industriels et technologiques, plus rémunérateurs. Cette ségrégation horizontale découle en grande partie des orientations suivies au cours de la formation : si les filles poursuivent en moyenne plus longtemps leurs études que les garçons, elles sont davantage présentes dans les filières littéraires, et les garçons dans les filières scientifiques.
Ensuite, si les débuts de carrière des femmes et des hommes sont très similaires, les divergences apparaissent avec la naissance des enfants. À ce moment-là, les femmes procèdent à de nombreux ajustements : interruption du travail le temps d’un congé parental, passage à temps partiel qui va souvent de pair avec des postes moins rémunérés, ou simplement moindre engagement au travail avec la prise de postes moins exigeants. Les hommes, en revanche, ne font aucun changement qui se traduirait par un ralentissement de leur carrière. Les recherches actuelles montrent qu’il s’agit désormais de la première explication des différences de revenus entre les femmes et les hommes. Ces ajustements sont intimement liés à la persistance des normes genrées et des déséquilibres au sein de la sphère domestique. Les femmes dédient plus de temps que les hommes aux tâches ménagères et parentales, et les écarts se sont faiblement réduits au cours du temps. La « charge mentale », c’est-à-dire la responsabilité de la coordination de la vie quotidienne, repose toujours principalement sur les mères.

La nécessité de politiques dédiées
Du côté des entreprises, le thème de l’égalité salariale prend une importance croissante, certes par le durcissement du cadre légal, mais aussi par un souci de réputation interne et externe et l’inclusion de ce thème dans la responsabilité sociale des entreprises (RSE). Mais il leur est difficile de corriger les inégalités : à âge et ancienneté donnés, les femmes sont dans des positions moins élevées au sein de leur organisation, sans qu’il soit possible d’identifier clairement ce qui relève de pratiques discriminatoires, ce qui est lié à une organisation ne permettant pas aux femmes de faire carrière comme les hommes en raison des difficultés pour articuler vie professionnelle et vie familiale, et enfin ce qui provient de traits psychologiques forgés dans l’enfance, comme la réticence des femmes à postuler à des promotions ou à négocier des augmentations.
La puissance publique peut être un levier puissant pour contraindre les firmes à faire bouger leur organisation interne. Actuellement, les gouvernements jouent principalement sur deux dimensions. La première est la transparence, en rendant publics les écarts bruts de salaire (Royaume-Uni, Canada ou Danemark), en affichant un indice (France) ou un écart corrigé (Suisse). La seconde est de contraindre par des politiques de quotas à améliorer la représentation des femmes dans les conseils d’administration et au sommet de la hiérarchie de l’entreprise.
Mais cela ne suffit pas sans le déploiement de politiques dédiées pour changer les comportements. Certaines entreprises vont plus loin et cherchent à agir sur la capacité des femmes à mener une carrière : mise en place de programmes de monitorat des femmes pour les aider à mieux orienter leur parcours d’évolution, politiques en faveur d’une meilleure articulation entre vie professionnelle et vie familiale, comme l’interdiction des réunions tardives. Une approche plus globale consiste à agir sur les inégalités en partageant entre les parents la charge de la conciliation entre la vie familiale et la vie professionnelle, par exemple en allongeant et en systématisant le congé de paternité, en mettant en place des systèmes de garde d’enfants abordables et de qualité. Plus en amont encore, les politiques en matière d’orientation dans l’enseignement incitant les filles à poursuivre des études scientifiques leur permettent d’avoir accès à des carrières plus rémunératrices. »

L’HORIZON LOINTAIN DE L’EGALITE FACE A L’EMPLOI

Auteure : Margaret Maruani, sociologue, directrice de recherche émérite au CNRS.

L’accès des femmes à un emploi remunéré et à l’éducation a progressé de façon contrastée dans le monde. Cependant, partout, boulots précaires inégalités salariales, chômage… concernent en majorité les travailleuses.

« Tout au long du XXe siècle, l’accès à l’emploi est au cœur du processus d’émancipation des femmes. Car partout dans le monde, on observe une hiérarchie entre les sexes qui, pour une bonne part, se construit et se structure autour du travail. Bien entendu, cette construction hiérarchique est mouvante. Elle se reconfigure au fil des époques et des territoires. Comment a évolué la place des hommes et des femmes au sein du monde du travail en Europe, aux États-Unis, en Chine, au Japon, en Amérique latine, en Afrique, en Inde, au Maghreb et au Moyen-Orient ? Peut-on comparer des régions qui ont des histoires, des cultures et des niveaux de développement économique aussi différenciés ? La part de l’agriculture, le niveau d’industrialisation, la place du tertiaire et des services, la richesse ou la pauvreté des nations : tout cela interdit un discours universel sur la cause des femmes au travail. Cela étant, en dépit des contrastes, il y a des permanences qui frappent. Les écarts de salaire, la précarité et le chômage féminins, la ségrégation des emplois, la division sexuelle du travail se rencontrent partout. Le travail domestique et le travail des domestiques, les soins aux enfants et aux personnes âgées – tout ce que l’on nomme aujourd’hui le « care » – demeurent des domaines réservés aux femmes dans le monde entier. Quelles que soient les législations en vigueur, que les taux d’activité des femmes soient élevés ou non, bastions féminins et forteresses masculines perdurent, même s’ils ne sont pas identiques partout : nulle ouvrière du bâtiment en Europe de l’Ouest ou aux États-Unis, alors qu’elles sont légion en Russie.
Autre constat valable dans tous les points du globe : les logiques de genre ne neutralisent pas celles des classes sociales. Elles les alimentent et les renforcent. Ainsi, à l’intérieur de chacun des pays ou des aires géographiques observés, les écarts se creusent entre les femmes diplômées et qualifiées qui s’en sortent – sans devenir les égales des hommes – et celles qui sont massées dans le salariat d’exécution en Europe et aux États-Unis ou concentrées dans les emplois informels en Inde, en Amérique latine ou en Afrique. Depuis les années 1960, l’inégalité entre les femmes sur le marché du travail au niveau mondial est liée à l’accès à l’instruction. En Europe, aux États-Unis, dans nombre de pays d’Amérique latine, les filles réussissent, dépassent les garçons dans la compétition scolaire, quand en Afrique subsaharienne, en Inde, dans certains pays d’Asie, la porte des écoles leur est à peine entrouverte.

Vers la fin du statut de « femme de »
La salarisation représente une autre ligne de partage entre des femmes qui occupent un emploi visible et celles qui réalisent des travaux enfouis dans la pénombre des activités domestiques ou paysannes, bien souvent non rémunérés. Le salariat consomme le divorce entre le statut professionnel et le statut familial : salariées, les femmes ne sont plus « femmes de » (d’agriculteur, de commerçant, d’artisan…). Elles acquièrent une autonomie économique – durement mise à l’épreuve par la précarité, le chômage et le sous-emploi qui sévissent dans nombre de pays depuis les années 1970. Le salariat rend également l’activité laborieuse des femmes chiffrable – même si, en la matière, le chiffre est toujours sujet à caution. La porosité des frontières entre emploi, chômage et inactivité que l’on observe en Europe est encore bien plus accentuée dès que l’on va vers l’Afrique ou l’Inde, où le travail informel prédomine.
Enfin, on ne saurait clore ce rapide balayage sans un regard sur les migrations féminines. Car il aura fallu attendre la fin du XXe siècle pour que l’on commence à se rendre compte que les femmes ne font pas que suivre leur conjoint. Travailleuses en tous genres, on retrouve les migrantes notamment dans les ramifications du care : au-delà des problèmes d’éthique, il y a là tout un marché du travail des femmes peu valorisé et sous-payé, qui organise un bien inégal partage entre pays du Nord et du Sud. Femmes de ménage, aides à domicile, assistantes de vie ou nourrices, elles viennent d’Asie, d’Afrique, d’Amérique latine, des Caraïbes pour s’embaucher aux États-Unis, au Canada, en Europe occidentale et au Japon. La division internationale du travail est aussi sexuelle et raciale.
Comment la situation des femmes au travail a-t-elle évolué en Europe ? Au début du XXe siècle, la majorité d’entre elles travaillaient à leur domicile, agricultrices, travailleuses spécialisées dans les travaux de couture payés à la tâche… À la fin de ce siècle, la quasi-totalité d’entre elles étaient salariées et sortaient de chez elles pour aller gagner leur vie, quelles que soient leur situation familiale et la profession de leur conjoint. Pour les femmes, le salariat n’est plus cette situation « indigne et misérable » dont le sociologue français Robert Castel retraçait bien l’histoire, mais constitue un grand pas vers la liberté. Et pourtant, la situation des femmes européennes sur le marché du travail n’est pas simple.

Des avancées notables en Europe…
En 1960, les femmes représentaient près de 30 % de la population active européenne ; un demi-siècle plus tard, ce chiffre s’élève à 46 %. La tendance se maintient depuis le milieu des années 1970 : la crise de l’emploi n’a pas affecté le mouvement de rééquilibrage de la part des sexes sur le marché du travail. Le constat est identique partout. Cette permanence s’accompagne de mouvements d’accélération qui permettent à certains pays de rattraper des niveaux de départ plus bas que ceux de la moyenne européenne. Ainsi en est-il de la Belgique, de l’Irlande, des Pays-Bas, de l’Espagne et de l’Italie. Et dans les pays où la participation des femmes à l’activité était traditionnellement plus élevée, la croissance reste importante. C’est le cas en France, au Portugal, au Royaume-Uni. En France, l’évolution a été particulièrement forte : 6,8 millions de femmes actives en 1901 et 12,2 en 1999 ; du côté des hommes, on passe de 12,9 millions en 1901 à 14,3 millions en 1999. Au total, donc, c’est la constance qui frappe : quel que soit le point de départ, le poids des femmes dans la population active croît partout et de façon conséquente.
La percée des filles à l’école et à l’université, leur réussite scolaire constitue le second fait marquant de la fin du XXe siècle dans la plupart des pays européens. À l’école comme à l’université, les filles réussissent mieux que les garçons. Depuis plusieurs décennies, le nombre d’étudiantes égale et bien souvent dépasse celui des étudiants. Plus actives et plus diplômées, les femmes devraient donc, en toute logique, être les égales des hommes sur le marché du travail. Pourtant, il n’en est rien. La progression de l’activité et des scolarités féminines s’est traduite par l’accès d’un certain nombre de femmes à des professions qualifiées – même si, dans ces fonctions, elles ne font pas la même carrière que les hommes – et par la féminisation massive des emplois non qualifiés du tertiaire, peu valorisés socialement. Ainsi entre les femmes, les écarts se sont creusés. La progression du nombre de femmes cadres et ingénieures cohabite avec le sous-emploi des caissières et le surchômage des ouvrières, les bas salaires des travailleuses pauvres et les petites pensions de nombreuses retraitées.

… et des situations précaires
Depuis 1975, le surchômage féminin a prévalu presque partout en Europe pendant plusieurs décennies pour s’estomper dans les premières années du XXIe siècle. Mais, dans de nombreux pays – et notamment en France –, les femmes sont majoritaires dans le sous-emploi. Les personnes en sous-emploi sont celles qui travaillent moins que ce qu’elles souhaiteraient. Le sous-emploi constitue ainsi une sorte de frange invisible de la population qui subit les dégâts de la pénurie d’emplois. Ainsi en l’an 2000, la France comptait près de 1,4 million de personnes en situation de sous-emploi, dont plus de 1 million de femmes et un peu moins de 400 000 hommes.
Depuis 1990 – année où l’Insee a entrepris de comptabiliser cette catégorie de travailleurs –, celle-ci n’a cessé de croître. Qui sont-ils ? Qui sont-elles ? De fait, la majorité d’entre eux sont tout simplement des femmes employées à temps partiel, et qui n’ont pas forcément choisi cette solution. La multiplication de ces contrats, que l’on décrète bien trop souvent comme « bon pour les femmes », a enclenché un processus de paupérisation. Ils font le lit de la pauvreté laborieuse et des bas salaires, ces revenus du travail qui, à la fin du mois, rapportent moins, voire beaucoup moins, que ce que la société définit comme le salaire minimal.
Qu’en est-il du côté des salaires des femmes justement ? L’évolution est bien trop lente. En dépit des droits et des lois, des directives communautaires européennes, les écarts de rémunération entre les femmes et les hommes résistent, et ce dans tous les pays. L’égalité en ce domaine constitue un horizon lointain et incertain.
Plus instruites et plus diplômées que les hommes à 20 ans, les femmes sont moins qualifiées et moins payées dès qu’elles arrivent dans le monde du travail et bien plus pauvres quand l’heure de la retraite sonne. Alors s’agirait-il d’un simple décalage dans le temps ? D’un retard qui finira bien par s’estomper ou se diluer dans la modernité ? La fable du retard, il faut bien le reconnaître, n’est plus crédible aujourd’hui. Au terme de ce tour d’horizon, une évidence s’impose : dans le monde du travail, les femmes sont partout, l’égalité nulle part ! »

Par Grégory Le Roy

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