Au début, la musique, ça ne devait être qu’en soirée ou les weekends. Un loisir qu’on pratique à côté d’un job classique. Mais deux ans après sa sortie du campus, ce hobby avait pris tellement de place dans la vie d’Antoine Sahler (H.93) qu’il s’est lancé, sans filet, dans une carrière d’artiste à plein temps.

Près de 15 ans plus tard, après plusieurs albums, des centaines de concerts, la création d’un label, nous lui avons demandé s’il accepterait qu’on passe une journée en sa compagnie pour raconter à nos lecteurs de quoi est fait le quotidien d’un auteur-compositeur interprète passé par HEC. Curieusement, c’est au « bureau » qu’il nous a proposé de le retrouver. Ça a donc un bureau, un chanteur ?

10h – Bureau, rue Lafayette, Paris

Nous voilà au coeur du 9e arrondissement, tout près du quartier d’affaires de l’Opéra. En arrivant, il faut le « bipper » sur son téléphone, car son nom n’apparaît pas sur l’interphone. Son local est en effet si petit que le syndic de copropriété lui refuse ce privilège : « Avec mes 5 millièmes, je n’ai pas tellement de poids, alors je me débrouille avec une voisine gentille », nous explique-t-il.

Gentil, c’est un adjectif qui vient facilement à l’esprit quand on rencontre Antoine pour la première fois. Il a l’affabilité naturelle des gens qui sont vraiment heureux de ce qu’ils font, le sourire facile, presque enfantin. Bien qu’il approche, non sans appréhension, le tournant de la cinquantaine, son visage a conservé une douceur juvénile dans les traits et dans le regard, qu’il a bleu clair. En fait de bureau, ses quelques mètres carrés sous les toits, encombrés de partitions et d’instruments divers, mériteraient plutôt le nom d’atelier à tout faire. Quand il n’est pas en tournée, c’est là qu’il vient tous les matins pour s’occuper de tout ce qui ne relève pas de la création pure ou de la scène.

© Letizia Le Fur

L’aspect caché, laborieux de la vie de musicien. Le mur de gauche est occupé par un synthétiseur qui lui sert notamment à préparer les « maquettes » de ses morceaux. Avant l’enregistrement en studio, chaque musicien reçoit en effet un prototype de sa partie réalisé au piano par Antoine. « Cela permet d’optimiser le temps de studio, parce que la location coûte cher : au moins 1 000 euros la journée », nous explique-t-il. Au centre de la pièce, il y a un gros cuivre posé à côté d’un micro sur pied. C’est un tuba. « Dans le morceau sur lequel je travaille ce matin, il y a quelques notes de tuba. Mais, toujours dans un souci d’économie, je me contente de l’enregistrer moi-même ici et non en studio, car même s’il participe à l’harmonie générale, il est un peu noyé dans la masse. »

Enfin, contre le mur de droite, le seul élément qui se rapporte à l’idée classique du bureau : une petite table surmontée d’un écran d’ordinateur. Antoine s’en sert pour réaliser « l’editing » de ses chansons. Une opération qui ressemble au montage cinématographique ou à la retouche photo. « Nous faisons toujours plusieurs prises pour chaque instrument. L’editing consiste à sélectionner les meilleures parties de chaque captation pour ensuite les réassembler. Il faut être méticuleux, parfois on ne coupe qu’une seule note. »

Les néophytes ne le savent pas, mais toute la musique est conçue de cette manière, comme un patchwork de multiples enregistrements. Démonstration sur le projet actuellement ouvert, une pièce issue d’un album de chansons bretonnes qu’il prépare avec François Morel. Il nous fait écouter la piste de tuba qu’il vient juste d’enregistrer. Une note ne lui plaît pas : il la remplace d’un simple copier-coller par une autre version. « Ça sonne beaucoup mieux comme ça. » Comme, contrairement à lui, on n’a pas l’oreille absolue, on va le croire sur parole.

Détonnant au milieu de cette gentille bohème, le portrait d’un monsieur en costume fumant un gros cigare est accroché en haut d’un mur. « Ça, s’amuse-t-il, c’est un cadeau perfide de François : un portrait d’Eddie Barclay, le célèbre producteur. Il me l’a offert lorsque j’ai lancé mon label et a raconté à tout le monde que j’avais l’intention de marcher dans ses pas. »

11h – Rue Cadet, Paris

© Letizia Le Fur

Antoine passe beaucoup de temps dans son petit bureau, mais ce n’est jamais là qu’il invente ses chansons. On le suit donc dans le lieu où lui vient habituellement l’inspiration : la rue. « Pour moi, la création ne doit pas être un processus laborieux. Si je me mets devant un piano, ça me stresse et je ne trouve rien. Les idées me viennent en me promenant. » Il aime que ses chansons aient quelque chose d’évident, d’immédiat. De son propre aveu, il peut les trouver en cinq minutes, comme en six mois, mais ce sont généralement les premières qui sont les meilleures.

« Gainsbourg se comparait aux artistes japonais qui passent des mois à observer une fleur, puis la peignent subitement en quelques coups de pinceaux. Cette image me correspond bien aussi. » Comme la chanson à thèse n’est pas son style, il ne part pas d’une idée pour écrire, mais plutôt d’une phrase, d’une expression qui résonne avec son expérience ou ses observations de la vie quotidienne. « Par exemple, j’ai lu dans un journal l’expression “danser sous les orages” et j’ai trouvé ça bien. Elle m’a donné l’idée d’une chanson qui raconterait comment on apprend petit à petit à négocier les épisodes difficiles de l’existence. »

On profite d’un arrêt au café pour en savoir plus sur son processus créatif. « Texte et musique doivent venir ensemble pour éviter que l’écriture soit trop régulière, trop figée dans l’octosyllabe, explique-t-il. Le modèle en la matière, s’appelle Alain Souchon, le premier dans la chanson française à avoir osé casser la pile d’assiettes rythmique, avec des vers très courts, des rimes qui se nichent dans des petits accidents de texte. J’essaie de faire un peu comme ça : même si j’adore Brassens, il faut trouver autre chose. » L’ancrage dans la chanson française, uni à l’envie d’expérimenter, de sortir du cadre, c’est ce qu’ont en commun les artistes produits par son label, Le Furieux. Comme son nom l’indique, l’aventure dans laquelle il s’est lancé en 2015 n’est pas de tout repos.

« Gérer un label, c’est comme être entrepreneur et oui, on peut dire que cela fait le lien avec les enseignements que j’ai reçus à HEC. À cette différence près que dans le secteur de la musique, il ne faut pas espérer gagner de l’argent. Au mieux, on n’en perd pas, ou pas trop. » En dépit de l’administratif et de la difficulté à collecter d’indispensables (mais insuffisantes) subventions, cette activité lui procure parfois d’intenses satisfactions.

« Parfois je me dis que je suis trop gentil, à travailler gratuitement, à risquer un peu d’argent perso pour aider les autres. Mais quand le label réussit à produire un album et qu’il est bien, c’est très euphorisant. » Le pactole, ce serait qu’un morceau soit utilisé par un producteur de publicité ou de cinéma. « Un de mes amis a eu cette chance miraculeuse récemment : alors que leur label allait mettre la clé sous la porte, une pub énorme, Apple ou quelque chose du genre, a acheté les droits d’une chanson. Ils ont pu salarier trois personnes et faire des provisions pour plusieurs années. »

Le business occupe donc une place somme toute marginale dans le quotidien d’Antoine, mais cela ne l’empêche pas de conserver de bons souvenirs d’HEC, et surtout des liens d’amitié très forts avec ses camarades de promotion. « Nous avons suivi des parcours différents, mais ça n’a en rien affecté nos relations. Bien sûr, nos points de vue sur certains sujets de société sont influencés par les milieux dans lesquels nous évoluons, mais ça ne fait rien on est toujours contents de se retrouver. »

13h – Caverne Studio, Paris

© Letizia Le Fur

À l’heure du déjeuner, nous nous rendons dans un petit studio proche de la place Denfert-Rochereau, où Antoine a rendez-vous avec François Morel pour continuer l’enregistrement des chansons bretonnes. Ce dernier arrive justement et c’est sur un ton chaleureusement bourru qu’il balance, en entrant : « Bon, on mange ? »

Antoine tient à me raconter l’anecdote à l’origine de leur rencontre. « En 2005, après un concert à Toulouse, je sympathise avec un disquaire d’Harmonia Mundi. On s’entend bien, on va boire des coups, bref : on passe une bonne soirée. Le lendemain, de manière complètement inattendue, je reçois un texto de sa part : “La chanteuse Juliette est venue dans ma boutique et je lui ai donné ton disque !”

En bon copain, quand elle était entrée, il avait passé une de mes chansons dans la sono du magasin et monté le son à fond, comme un appât. Et ça a mordu ! À la caisse, elle demande mon nom, il lui offre l’album et, boum, quelques jours plus tard, elle m’invite pour une émission de radio à laquelle participait aussi François. On a sympathisé, parce qu’on avait tous les deux la trouille. Notre rencontre a commencé comme ça, comme deux camarades de trac. »

À les voir se partager des salades Franprix en discutant de la rentrée des enfants pour l’un, de soucis avec la véranda pour l’autre, on se dit qu’ils ont dû faire beaucoup de chemin ensemble depuis. « À certaines périodes, on passe trois jours par semaine dans les trains, les hôtels, à partager les contingences et le rythme intense des tournées en province. Donc, oui, on se connaît un peu. » Ils se connaissent même si bien que le nom d’Antoine est désormais fermement associé à celui de son camarade acteur.

« D’un côté, c’est une grande chance, parce que cela me donne accès à des gens qui comptent dans le milieu du spectacle. Mais ils m’ont tellement collé l’étiquette du “musicien de François” que j’ai du mal à les intéresser à mes autres projets. » Mais c’est lorsqu’ils quittent la petite salle à manger et entrent au studio qu’on mesure vraiment à quel point ils sont complémentaires. Dans cet espace de parfait silence, environné de machines permettant de mesurer et d’ajuster chaque son jusque dans le plus infime détail, Antoine est comme un poisson dans l’eau.

© Letizia Le Fur

François Morel, isolé dans la cabine d’enregistrement, se comporte tout comme s’il était devant un public. Pendant que l’un gesticule, vocifère, grimace, l’autre se concentre, à l’affût du son qui marche, guette la fausse note, propose des variations d’intonation. La chanson qu’ils enregistrent s’y prête bien : c’est une longue ballade bretonne sans queue ni tête, colportant des ragots de village farfelus, des affaires de familles scabreuses venues tout droit du Morbihan. Le tout est traité sur un ton héroï-comique irrésistible par François Morel. Parfois, ce dernier fait une erreur de rythme et s’arrête. Si le reste est bon, on « drop » (on reprend l’enregistrement à partir de la dernière mesure bonne). Parfois on se contente d’une « rustine » (une prise très courte pour corriger un petit défaut sur un son, une note).

Mais on aurait tort de croire que c’est la perfection que cherche Antoine. « Il existe un logiciel très utilisé qui corrige automatiquement la justesse des voix, explique-t-il, mais généralement, je ne m’en sers pas. J’aime bien qu’il y ait des petites impuretés, il ne faut pas chercher à tout lisser. »

19h – Forum Léo Ferré, Ivry-sur-Seine

Ce soir, Antoine donne un concert à Ivry-sur-Seine. La salle s’appelle Forum Léo Ferré. Un nom un peu grandiloquent pour ce tout petit restaurant affublé d’une scène et trois rangées de sièges. Mi-théâtre de poche, mi-bistrot de quartier, avec portrait de Zapata au mur et mobilier de récup’, ce lieu est tenu par des passionnés.

« Les petites salles sont rares, regrette Antoine. Mais elles sont indispensables à la vitalité de la chanson française. » Elles offrent aux artistes la possibilité de tester en live de nouvelles idées. « Ce soir, je vais essayer d’intercaler des lectures de nouvelles, et jouer deux chansons inédites. » Dans ces petits lieux se presse un public d’habitués, auquel se greffent parfois des journalistes et des programmateurs de salles. « Pour la promotion d’un album, on peut faire un ou deux concerts dans une grande salle, avec un peu de pub, des invitations. Mais c’est très cher. À Paris, même en faisant salle comble, on perd de l’argent, sauf à vendre des billets hors de prix. »

Avant le concert vient la balance, une opération qui consiste à équilibrer les niveaux des voix et des instruments. Exercice un peu compliqué, ce soir-là, par le fait qu’Antoine a invité une artiste de son label, Donia, à chanter avec lui. Il faut s’accorder sur la position du micro, le niveau des retours (le son diffusé sur scène pour que les artistes s’entendent), la hauteur de la banquette au piano, etc. Tout cela au milieu des cris d’enfants qui jouent dans la cour, des bruits de cuisine, de l’odeur du vinaigre blanc avec lequel on nettoie les tables. Après avoir dîné d’une planche de charcuterie, les deux chanteurs se retirent dans leur loge minuscule. À 20 h 30, les clients du restaurant se rapprochent de la scène, les lumières s’éteignent et Antoine apparaît.

« Bonjour Ivry-sur-Seine ! », lance-t-il en plaisantant à la petite vingtaine de personnes venues l’écouter. Il entame ensuite un programme composé pour l’essentiel, de chansons de son dernier album. De sa voix claire, un peu frêle, il aborde, sur un ton délicatement nostalgique, des thèmes aussi divers que les amours tardifs, la manie des listes, le non-désir de mariage, les vicissitudes de la garde partagée… Alternant espiègleries et refrains sentimentaux, jouant de son piano avec aisance, il répand dans la salle un charme intimiste et tendre qui rappelle Vincent Delerm ou Albin de la Simone. À en juger par les deux rappels et les applaudissements qui accompagnent sa sortie, le public est ravi. Comme lui.

« Ça m’a beaucoup plu, même si j’ai un peu savonné à un ou deux moments. Sur scène ou en studio, je me dis que j’ai de la chance de faire quelque chose que j’aime. » On comprend dès lors, qu’il n’ait pas besoin de s’interroger sur son avenir. « Dans mon métier, se projeter est le meilleur moyen pour se rendre malheureux. Les artistes qui font des plans sur la comète enchaînent les frustrations. Donc, moi, mon ambition, c’est juste de continuer. »

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