Ambroise Rateau (H.21) : un jeune réal prix de court
En vingt et une minutes, le jeune réalisateur Ambroise Rateau, tout juste 30 ans au compteur, s’est propulsé dans la grande famille du cinéma français : Mort d’un acteur, César du meilleur court-métrage, navigue avec une agilité de funambule entre abstraction, humour noir et patte artistique. Rencontre avec un passionné.
Tee-shirt et pantalon noirs. A priori, on pourrait penser qu’Ambroise Rateau passerait inaperçu dans une salle obscure. Mais la profession l’a remarqué. Trois jours après la cérémonie, ce jeune homme au look discret a encore des étoiles qui crépitent dans les yeux. La nomination au César est une étape clé, mais aussi une nouvelle pression. Ambroise l’accueille avec un mélange de gravité et d’apesanteur : « Un rêve éveillé, mais aussi un vortex d’énergie et de stress », raconte-t-il lors de notre rencontre dans les locaux parisiens de l’association HEC Alumni. Par-dessus tout, cette récompense lui apporte une reconnaissance et une crédibilité essentielles pour financer ses futurs projets. Une perspective nécessairement grisante, car pour lui chaque projet est une aventure, un prototype à inventer.
Leçon sur un plateau
Diplômé de la Grande École il y a cinq ans, il a gardé de ses années campus quelques outils essentiels. « Je n’ai jamais été assidu pour les entretiens ou le côté financier, mais j’ai appris à créer une ligne de production et à gérer un projet de manière stratégique », raconte-t-il. Dans le milieu du cinéma, ce diplôme fait aussi figure d’originalité, une touche d’inattendu qui contribue à créer une histoire, un personnage atypique. « Avoir fait HEC participe à ce que les gens racontent de toi. Ça fait son petit effet quand ils apprennent ça a posteriori. ».
Mais surtout, c’est pendant ses études sur le campus de Jouy-en-Josas qu’il se lance dans la réalisation de son premier court métrage. Grâce à un dispositif universitaire, il obtient 8 000 euros de financement. Un pécule qu’il emploie pour constituer une équipe complète : chef opérateur, monteur, compositeur… « Le film n’a pas fonctionné, mais ça a été mon laboratoire, le terrain où tout se mettait en place ». Cette première expérience l’aura donc aidé à appréhender le cinéma comme un projet global, combinant créativité et organisation.
Par la suite, Ambroise continue d’apprendre, surtout en observant des cinéastes comme Guillaume Nicloux, auprès duquel il a travaillé pendant son année de césure. « C’est un cinéaste fascinant qui invente tout sur le plateau », lance-t-il. La leçon qu’il en tire est simple : il est primordial de savoir se détacher de l’organisation, lourde et souvent rigide, du tournage pour exprimer une forme de créativité.

De l’absurde au noir
Débarqué à Paris alors qu’il est adolescent, ce natif de la région lyonnaise entre dans un lycée huppé du 16ème arrondissement de Paris. « On m’a traité de provincial et de prolo pendant tout mon lycée, c’était infernal », raconte-t-il avec un sourire. Une expérience pas des plus agréables qui forge pourtant son regard, critique et teinté d’humour décalé.
Très tôt, il se passionne pour le cinéma et les acteurs. Mais le chemin n’a rien de balisé : il fait des petits boulots, suit des cours de théâtre, découvre la production sur le tas… « J’ai glissé sur un tas de choses, mais toujours avec beaucoup de curiosité », raconte-t-il. Cette manière empirique de découvrir la vie et le cinéma se retrouvera plus tard dans ses films, où tout est expérimentation.
Son inspiration, puisée dans le cinéma classique ou contemporain, se nourrit surtout de contrastes : des Monty Python à Jean-Luc Godard, en passant par Buñuel (L’Ange exterminateur) ou Cassavetes, il trouve la liberté et l’intensité qu’il cherche à reproduire. « John Cassavetes, c’est révolutionnaire : les personnages vont au bout de leur folie, et moi j’essaie de garder ça dans mon écriture ».
Mais il aime aussi des films plus mainstream, comme ceux de Martin Scorsese ou Paolo Sorrentino, et se laisse happer par des productions actuelles comme la série Lost Media, créée par Timothée Hochet et Lucas Pastor. Cette diversité nourrit son cinéma : entre abstraction et humour noir, il construit des films au ton décalé, un peu à part.
La consécration et les enjeux
Scénario de l’absurde et anatomie de la société. L’acteur Philippe Rebbot est annoncé mort par les médias alors qu’il est bien vivant. Malgré les tentatives de démenti, la rumeur prend de l’ampleur. Dans « Mort d’un acteur », Ambroise explore le manque d’empathie des relations humaines, à une époque où, selon lui, plus personne ne s’écoute ni ne se comprend : « Dans l’histoire, tout le monde est sur sa planète ; cette impossibilité à communiquer face à une situation simple finit par dégénérer […]. L’humain, les relations, c’est ça qui m’intéresse. »

Et demain ? Ambroise planche déjà sur deux projets. Il prépare actuellement son premier long métrage, devrait être tourné dans quelques mois, avec un casting ambitieux : Jérôme Commandeur par exemple et bien sûr Philippe Rebbot, le héros de ce court césarisé. Ce film sera tourné dans une boîte de nuit désaffectée. L’objectif est clair : « Avoir une liberté totale, même avec un budget limité ». Le film est pensé comme un terrain de jeu narratif, un endroit où la comédie peut se transformer en laboratoire expérimental.
Un projet parallèle, Le Con de Minuit, illustre encore cette approche : un acteur – qui a le vent en poupe – y incarnera Gérard de Suresnes, un ancien routier devenu culte sur Fun Radio dans les années 1990. Ambroise raconte : « Je le vois complètement dans ce rôle. On a écrit en pensant à lui, mais c’est surtout un jeu de correspondances, pas un sosie complet ». C’est par cette attention aux détails et aux personnalités qu’il parvient à créer des mondes vivants et crédibles. « J’écris pour les acteurs, je sais qui peut aller au bout de l’idée, qui ne le peut pas. Les acteurs sont le moteur du film », explique-t-il. Pour lui, la dynamique humaine est aussi importante que la mécanique narrative. Son goût pour la collaboration se retrouve dans ses projets récents, où il n’hésite pas à mixer des comédiens confirmés et des talents émergents pour provoquer des interactions inattendues.
À travers ses courts et son futur long, Ambroise Rateau prouve que le cinéma peut être à la fois laboratoire, terrain de jeu et expérience humaine. Entre humour, absurdité et observation sociale, ses films captent ce qui fait rire, ce qui choque, et ce qui touche. Et même après avoir décroché le César, il entend garder la même ligne : avancer vite, tester, ne pas chercher la validation immédiate, mais construire un univers personnel et cohérent. « Je pensais que personne ne me comprendrait et que je ferais mes films avec des bouts de ficelle. Aujourd’hui, le cinéma français semble capter mon univer», se réjouit-il.
Published by Daphné Segretain