Des HEC s’engagent pour la préservation du vivant et publient le Livre blanc sur la biodiversité.

La méthodologie

Christine Rodwell (H.92), experte de l’impact social et environnemental des entreprises, administratrice certifiée, membre du Comité HEC Alumni.

La communauté HEC s’exprime pour la première fois sur un sujet qui concerne à la fois notre planète et le monde de l’entreprise. Le sujet de la biodiversité commençait à s’inscrire en haut de l’agenda du secteur privé, des pouvoirs publics et de la société civile, alors que la communauté scientifique y travaillait depuis longtemps déjà. L’absence de dialogue entre ces parties prenantes était flagrante. Je remercie Adrien Couret (H.07) et les membres du Bureau HEC Alumni de la confiance qu’ils m’ont témoignée en me confiant la coordination du Livre blanc avec l’aide de David Vaillant (H.98) ! Ce rapport définit les enjeux de la biodiversité, démontre ses liens avec le climat et l’impact social, met en lumière des solutions et émet des recommandations concrètes. Le projet s’est déroulé en plusieurs étapes. D’abord, la constitution d’une équipe de sept HEC Alumni engagés sur le sujet de la biodiversité, avec des parcours et expertises complémentaires ; puis la consultation et l’analyse de sources bibliographiques (rapports, livres, articles académiques, sites internet…) ; enfin, l’organisation d’entretiens avec plus de cinquante investisseurs, experts et dirigeants d’entreprise ou d’ONG. Nous avons privilégié la France et l’Europe, qui comptent une communauté scientifique d’une grande expertise, mais aussi des entreprises pionnières avec lesquelles nous avons échangé ouvertement ; nous avons choisi de nous concentrer sur l’agroalimentaire et la finance.

L’enjeu

David Vaillant (H.98), responsable Global Finance, Stratégie et Participations, BNP Paribas Asset Management, administrateur dans les secteurs financier et technologique, enseignant en finance durable à HEC Paris

La disparition d’espèces, la diminution des populations animales et végétales et la destruction d’écosystèmes sont les manifestations les plus flagrantes d’une perte de biodiversité d’une ampleur inégalée. C’est un enjeu central pour la préservation de la vie humaine. C’est aussi un défi pour nos économies et nos entreprises, qui dépendent de la nature et du climat pour fonctionner. C’est enfin un enjeu social et de développement ; la disparition d’écosystèmes touche avant tout les plus fragiles qui en dépendent directement. Nos interlocuteurs étaient au fait de cette dépendance ; ils ont souligné que la prise de conscience est récente et la compréhension du sujet encore partielle. Notre premier constat est donc celui de l’indispensable sensibilisation des entreprises, citoyens, consommateurs et pouvoirs publics à l’importance de la biodiversité. Ce livre blanc participe de cette compréhension ; nous souhaitons contribuer à un dialogue indispensable entre scientifiques, ONG, entreprises et pouvoirs publics. Nous avons peu de temps et avons souhaité proposer une méthode pour que les entreprises se saisissent du sujet. Cette approche pragmatique prend acte de l’imperfection des données aujourd’hui disponibles. Le message est simple : les entreprises peuvent commencer dès maintenant à mesurer leurs dépendances et leurs impacts et à agir pour préserver la biodiversité. La coopération au sein des secteurs et sur les territoires est par ailleurs critique pour traiter des effets qui se déploient tout au long des chaînes de valeur.

L’agroalimentaire

Adam Melki (H.21), coprésident du club HEC Transition, consultant climat et biodiversité chez Quantis.

Le secteur de l’agroalimentaire doit être au centre du combat pour la biodiversité. L’agriculture conventionnelle a su répondre aux défis de l’approvisionnement en nourriture de la population européenne au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La science souligne cependant l’impact significatif du modèle actuel dans le réchauffement climatique et la biodiversité. Nos modèles de production doivent évoluer pour mieux préserver les espèces et écosystèmes grâce à un enrichissement de la diversité des cultures, une attention portée aux produits chimiques utilisés et la conversion des terres. Ces changements doivent s’accompagner d’une évolution de la consommation : sensibiliser et encourager les consommateurs à des produits locaux et issus de l’agriculture biologique ou régénérative est crucial. Par ailleurs, une évolution de nos régimes alimentaires vers un équilibre plus végétal et moins carné doit permettre cette transition. Les entreprises et les pouvoirs publics ont un rôle majeur à jouer pour accompagner cette transition culturelle. Si l’Europe se contentait de transformer sa production agricole en agriculture biologique ou régénérative, sans évolution des régimes alimentaires, la perte de rendements pourrait accroître notre dépendance extérieure et la déforestation importée. Enfin, un levier d’action complémentaire et significatif est la lutte contre le gaspillage. Dans les pays émergents, elle impose d’améliorer l’efficacité de la production et de la distribution ; dans les économies matures, c’est au niveau de la distribution et de la consommation que le gaspillage est prégnant.

Le bâtiment

Éliette Verdier (H.20), consultante biodiversité, I Care

La transformation du secteur du bâtiment est un autre levier important de préservation de la biodiversité. Ses principaux impacts sont liés à l’artificialisation des terres, leur dégradation en amont (production de matériaux de construction) et à sa contribution au changement climatique, notamment par le biais de la consommation énergétique des usagers du bâtiment. Nos modes de vie évoluent, influençant nos manières d’habiter. Le besoin de logements se fait grandissant en France : le nombre de mètres carrés par occupant a quasiment doublé ( jusqu’à 40 m² aujourd’hui) depuis 1970. Cela conduit à construire de nouveaux logements dans des zones périphériques agricoles ou prairiales. L’artificialisation des terres, qui ne concerne pas seulement les logements mais aussi les commerces, bureaux, autres services, est à l’origine d’une perte significative de biodiversité en France : de 200 à 300 km² par an, soit l’équivalent de la Seine-Saint-Denis. De nombreuses pistes existent pour faire évoluer le secteur et réduire son empreinte sur la biodiversité : rénovation et réhabilitation des bâtiments existants, pour réduire au maximum l’artificialisation des terres ; réemploi des matériaux, recyclage et valorisation de ceux ne pouvant être réemployés ; intégration de matériaux biosourcés issus de forêts gérées durablement ; pratiques agricoles durables ; isolation thermique et développement des espaces verts pour une plus grande résilience face aux événements climatiques.

La finance

Théo Maret (H.22), analyste, Global Sovereign Advisory

L’impact du secteur financier est principalement indirect par le financement ou l’assurance de la quasi-totalité des activités économiques. Il a de ce fait un rôle spécifique à jouer dans la transition, et la biodiversité vient s’insérer dans les débats en cours autour des enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance. Le rôle varie selon les acteurs. Par exemple les banques sont bien placées pour accompagner leurs clients dans l’évaluation de l’impact de projets spécifiques. Les investisseurs peuvent à la fois sélectionner des entreprises les plus vertueuses et engager un dialogue exigeant avec celles devant effectuer une transition dans leurs chaînes de valeur. Les assureurs ont également un rôle déterminant à jouer, car la possibilité d’assurer les projets et le coût de cette assurance est la clé de leur réalisation. La transition du secteur financier nécessitera le développement d’un langage commun et d’un cadre réglementaire clair, pour s’assurer que les externalités sont prises en compte et éviter le phénomène de « first-mover disadvantage ». Les agences de notation financières comme extra-financières, ainsi qu’un accompagnement déterminé des pouvoirs publics seront essentiels pour y parvenir.

La mesure

Julie Christiaen (H.22), consultante biodiversité, Quantis

Le développement d’indicateurs communs de mesure de la biodiversité est nécessaire pour permettre aux acteurs (entreprises, investisseurs, pouvoirs publics, société civile) de comprendre et limiter leur impact, tout en pilotant leurs actions de restauration. Mesurer crée un langage commun et ainsi facilite le dialogue et l’échange de données et de meilleures pratiques. À première vue, un indicateur unique serait idéal : il permettrait d’approcher l’enjeu de la biodiversité de manière holistique plutôt que par silos. En revanche, il ne donnerait pas une vue complète des interactions d’une entreprise avec son environnement naturel : ces interactions dépendent du secteur, de l’activité et de la localisation de l’entreprise, ainsi que de ses processus de production et d’approvisionnement et des caractéristiques de la biodiversité en place – en un mot, de sa chaîne de valeur. Face à ces difficultés méthodologiques, la majorité de nos interlocuteurs souligne qu’il existe déjà suffisamment d’indicateurs pertinents pour pouvoir commencer à mesurer les impacts et agir sur les enjeux les plus urgents. La priorité doit être donnée à l’action pour espérer inverser la perte de la biodiversité, mais également parce que l’action facilitera l’amélioration continue des indicateurs et de leur mesure.

L’océan

Julia Girard (H.20), doctorante en économie de l’environnement

L’océan abrite une importante partie de la vie sur Terre, une incroyable biodiversité, mais que nous connaissons mal, car elle nous paraît souvent invisible, lointaine. Il assure pourtant des services écosystémiques clés (nourriture, régulation du climat, etc.). La biodiversité marine est menacée par les activités humaines : surpêche et pêche destructrice, pollution, destruction des habitats marins et côtiers, changement climatique, transport maritime. Les activités terrestres affectent elles aussi l’océan et presque tous les secteurs d’activité ont, plus ou moins directement, des impacts sur la biodiversité marine : par l’utilisation de produits chimiques, la production de déchets, les matières premières, et la contribution au changement climatique. Plusieurs leviers peuvent être actionnés. La sensibilisation et la formation des entreprises, des pouvoirs publics et du public à la biodiversité et aux écosystèmes marins sont essentielles, notamment pour comprendre comment ils sont affectés par les activités humaines. L’ensemble des acteurs a un rôle à jouer. Les gouvernements, par la mise en place de réglementations ; les consommateurs, en mangeant moins de poisson. Les entreprises devraient être proactives, même en l’absence de réglementation, et conduire des changements dans leurs chaînes de valeur afin de réduire leur impact sur la biodiversité.

3 questions à Sylvie Lemmet (H.81), ambassadrice pour l’environnement au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères

Qu’est-ce qui vous a plu dans la démarche du Livre blanc sur la biodiversité ?

J’apprécie la démarche pédagogique du Livre blanc qui explique clairement les liens d’interdépendance entre l’effondrement de la biodiversité, le changement climatique et l’activité des entreprises. Ce livre blanc parvient ainsi à replacer l’humain au sein de son écosystème et à sensibiliser aux multiples services rendus par la biodiversité. Par ailleurs, le choix de l’approche sectorielle est selon moi extrêmement pertinent pour communiquer sur les bonnes pratiques, favoriser leur déploiement à grande échelle et identifier les zones d’ombre sur lesquelles nous devons concentrer notre recherche et nos investissements.

Quel impact ce livre blanc peut-il avoir sur les dirigeants qui le liront ?

Je pense que la lecture du livre blanc peut encourager les dirigeants à porter une forte ambition à la COP15 sur la biodiversité, prévue fin août en Chine. Cette publication devrait recevoir le soutien de nombreux acteurs économiques conscients de leurs vulnérabilités et prêts à intégrer pleinement la biodiversité dans leur modèle économique.

Quelle information majeure doit-on tous avoir en tête concernant la biodiversité ?

On doit tous avoir en tête que la biodiversité est le tissu vivant de notre planète, avec lequel l’ensemble de nos structures économiques et sociales interagissent depuis l’apparition de notre espèce. Par conséquent, sa rapide dégradation indique un déséquilibre systémique auquel nous devons remédier en définissant les limites naturelles de notre prospérité collective.

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