Il parle avec la mémoire vive de ceux qui n’ont jamais cessé de regarder derrière eux pour mieux aller de l’avant. À 84 ans, Tiémoko Yadé Coulibaly a tout d’un sage, l’élégance tranquille, la parole riche, le regard droit. Et derrière cette silhouette qui inspire respect, il y a l’histoire d’un enfant du Nord de la Côte d’Ivoire devenu un grand banquier, puis un chef coutumier, sans jamais cesser de croire au pouvoir de l’éducation, de la transmission et de la justice. Portrait.

L’histoire commence à Sinématiali, un village du Nord ivoirien. Tiémoko naît en 1940, dernier d’une fratrie de trois, fruit d’une union à la fois célébrée et contestée. Son père est tisserand, sa mère, première fille d’un grand chef de canton. Ensemble, ils forment un couple que l’on admire, mais aussi que l’on jalouse, jusqu’à être contraints de fuir le village. Tiémoko, lui, ne connaîtra jamais son père. Il est confié très tôt à une des épouses de son grand-père, Eva. « C’était plus que ma mère. Et l’autre enfant avec moi, plus que ma sœur. Quand ma vraie mère venait, je ne voulais pas la voir. » L’enfance est rude, morcelée, parfois injuste. Mais déjà, elle forge une sensibilité hors norme, un besoin viscéral de se battre et de s’élever.

De Korhogo à Abidjan : apprendre pour survivre

Envoyé à l’école publique de Korhogo pour éviter le baptême catholique que son frère aîné a reçu à la mission, Tiémoko découvre vite le monde des savoirs. Il y goûte avec avidité, malgré le manque de fournitures, malgré les humiliations. Avec un seul cahier divisé pour toutes les matières, il parvient à séduire Mme Poignat, sa professeure de sciences naturelles. C’est elle qui le sauvera du renvoi, elle encore qui repérera en lui une intelligence rare. « Elle m’a dit : ce jeune homme-là ne peut pas être premier dans une matière et nul ailleurs. On ne peut pas le renvoyer. », se souvient-il.

Son premier rêve d’enfant ? Construire des ponts. Parce qu’un jour, dans son village, on a enfin bâti un vrai pont pour traverser le marigot. Mais les ponts à construire seront aussi symboliques : entre l’Afrique et la France, entre la tradition et la modernité, entre l’enfant qu’il était et l’homme qu’il deviendra.

Premier de l’AOF (Afrique Occidentale Française) au concours du lycée La Fosse à Dakar, puis boursier doublement (par la Côte d’Ivoire et la France), Tiémoko atterrit en classe prépa à Bordeaux. On se moque de lui : « Tu crois qu’un Africain va intégrer HEC ? » Mais lui, il lit, il travaille, il devient une bibliothèque vivante. La première année, il réussit le concours d’entrée et entre à HEC.

Nous sommes en 1958. L’école est alors boulevard Malesherbes. Tiémoko y arrive en Vespa, prêtée par un camarade, et devient rapidement une figure familière sur le campus. Il cède sa chambre sur le campus à son ami Yves Banel, fils de médecin, et s’installe à la Cité U. À Paris, la fraternité se forge au mérite, à la chaleur humaine, au respect.

Ses résultats sont brillants. Mais à la sortie, une note de stage injustement rabaissée l’empêche de figurer parmi les cinquante premiers — une humiliation douloureuse. « Ça m’a marqué à vie », confie-t-il aujourd’hui, sans amertume mais avec la lucidité de ceux qui ont beaucoup encaissé. La note est rayée, recalculée, abaissée à nouveau. Il est classé 54e. Pas assez bon pour choisir son premier poste, mais trop brillant pour qu’on l’oublie.

Bâtisseur de la Société Générale Côte d’Ivoire

Son stage se passe à la Barclays, puis à la Société Générale, où il réalise un rapport avant-gardiste sur la transformation des dépôts à vue en prêts longs. On le remarque. À la fin de ses études, pourtant, son retour en Côte d’Ivoire est bloqué. Trop brillant ? Trop jeune ? Trop menaçant ? On ne saura jamais vraiment.

Il patiente. Il apprend encore, passe le CEFEB à Paris, sort major. Et intègre finalement la BCAO, malgré les réticences d’un vieux directeur qu’il traite en face de « vieux colon indécrottable ». L’expression choque… mais ouvre les portes. Le voilà enfin dans la grande machine. Il fait le tour de tous les services, devient expert en crédit bancaire, et très vite, incontournable. À Abidjan, il finit par diriger la Société Générale de Côte d’Ivoire de 1975 à 1985, puis en devient le PDG jusqu’en 2000.

Son obsession : moderniser. Il implante les premiers guichets automatiques, développe le réseau dans tout le pays, multiplie les agences. À son départ, la petite SGCI est devenue la première banque ivoirienne. Il en est nommé président d’honneur.

Sa vie est aussi faite de fidélités. À son ami Yves. À sa femme, Rose Bamba, fille du ministre de l’Intérieur d’Houphouët-Boigny. Au président lui-même, qu’il appelle « papa » et qui l’appelle « mon fils préféré ». Un jour, il tente de convaincre le président de transférer ses avoirs à l’abri, en prévision d’une dévaluation. Refus catégorique. « On dirait que les Français t’ont pourri l’esprit », lui rétorque Houphouët. La dévaluation a lieu. Trop tard.

Mais Tiémoko, lui, reste fidèle à sa mission : développer son pays, sans passer par la politique. « On peut avoir un impact autrement. À travers la banque, j’ai servi ma nation. »

L’héritage du chef

En 2024, il devient chef de canton à Sinématiali, comme son grand-père. Le cercle est bouclé. À l’âge où d’autres rangent leurs souvenirs, lui publie ses mémoires, La main de Dieu, un hommage à tous les hasards heureux qui l’ont guidé. Il y raconte aussi sa plus grande douleur : sa fille Karen, diplômée d’Oxford et de Brown, aujourd’hui coupée de la famille. Une croix qu’il porte sans haine, avec espoir.

Chez lui, à Abidjan, il vit à deux pas de l’ambassade du Canada, dans une grande maison aux souvenirs denses. Il a formé des centaines de jeunes, dirigé des écoles de commerce, œuvré au développement local. Deux mandats à la tête du Conseil régional, et toujours cette obsession de l’éducation : « L’instruction d’abord. Toujours. »

Dans le même temps, un documentaire retraçant son parcours est projeté à Abidjan. Il n’en parle qu’avec distance, presque à contrecœur : « Moi, je n’aime pas qu’on parle de moi. Ils ont vu ce que j’ai fait, ils ont voulu en faire un film… Je n’étais pas vraiment au courant. » Mais dans les images, on découvre les visages qui l’ont accompagné, les lieux qu’il a transformés, les ponts — physiques ou symboliques — qu’il a bâtis sans jamais chercher la lumière.

Tiémoko Yadé Coulibaly n’a pas seulement construit des ponts au sens littéral. Il a tendu des passerelles entre les mondes, entre les temps, entre les hommes. Et dans le silence d’un bureau ou la poussière d’un village, il continue de transmettre. Parce que pour lui, bâtir l’avenir, ce n’est pas une affaire d’ambition. C’est une histoire de destin, d’humilité… et de mémoire.

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