Lorsque nous échangeons avec Shirin Golkar (EMBA ’24), l’Iran est une nouvelle fois plongé dans une séquence de violence extrême. Les communications sont coupées, internet est bloqué, et les nouvelles n’arrivent que par fragments — lorsqu’elles arrivent, et rarement rassurantes.
Ses parents ont réussi à quitter l’Iran durant la guerre de douze jours, en passant par la frontière arménienne avant de rejoindre la France et de la retrouver à Paris. Ses amis et une grande partie de sa famille sont restés sur place. Depuis plusieurs jours, ses messages WhatsApp n’aboutissent plus. Une seule coche, figée. Le silence.
« Mes amis les plus proches sont à Téhéran. Mes tantes, mes cousins aussi. Je n’ai aucune nouvelle. Ils n’ont pas Starlink. »
Ce silence est le point de départ d’un témoignage rare : celui d’une femme au parcours international, entrepreneure engagée, qui a choisi de parler — non pour elle, mais pour celles et ceux qui ne le peuvent plus. 

 

Grandir à Téhéran, partir pour comprendre 

Shirin Golkar est iranienne. Elle est née à Téhéran et y a grandi jusqu’à l’âge de 17 ans. Son père était entrepreneur et homme d’affaires, sans aucun lien avec le régime. Elle étudie dans un lycée international avant de quitter l’Iran en 2000 pour poursuivre ses études en France.
« Je suis arrivée seule à Paris. À l’époque, il n’y avait pas vraiment de communauté iranienne de ma génération. Les Iraniens que l’on croisait étaient surtout des réfugiés de la Révolution et des demandeurs d’asile politique. J’ai construit ma vie à Paris, loin de mon pays. » Elle vit, étudie et travaille à Paris pendant quinze ans. Jusqu’en 2015. Cette année-là, la levée partielle des sanctions internationales contre l’Iran ouvre une fenêtre : opportunités économiques, nouvelles demandes, perspectives de reconstruction. Shirin décide de rentrer. 

 

Le retour — et le choc 

Elle rejoint une grande entreprise pétrolière, Parsian Oil & Gas, au sein du département des relations internationales. L’expérience est brève.
« C’était très fermé. Très patriarcal. Après avoir vécu si longtemps en France, certaines règles étaient impossibles à accepter. Je ne pouvais pas serrer la main d’un homme. Je devais porter un voile très strict. Ce n’était pas moi.»  Le problème n’était pas seulement idéologique. Il était structurel : absence de liberté professionnelle, plafond de verre absolu, et exclusion systématique des femmes des réseaux de pouvoir. 

 

L’entrepreneuriat comme levier d’émancipation 

C’est à ce moment-là que Shirin est approchée par la Chambre de commerce suisse. Elle commence à travailler avec eux fin 2017, en étroite coordination avec l’ambassade de Suisse, puis avec plusieurs organisations internationales, dont l’ONU et l’UNICEF.  En 2018, une réalité s’impose. « Je voyais des femmes brillantes — ingénieures, industrielles, créatrices — mais sans accès aux réseaux, au financement ou aux marchés d’exportation. Et les chambres de commerce ont un pouvoir immense pour ouvrir des portes. » 

Elle fonde alors un programme dédié aux femmes entrepreneures iraniennes, adossé aux chambres de commerce : accompagnement à l’international, accès à l’investissement, mentorat, formation et structuration de communautés professionnelles. Ce projet n’est pas présenté comme politique. « Cela aurait été trop dangereux. Mais dans un système autoritaire, l’indépendance économique est déjà une forme de pouvoir. Quand les femmes gagnent leur vie, exportent et construisent des entreprises, elles acquièrent une capacité d’action — même sans slogans. » 

 

La faim comme ligne de fracture 

Ce qui se joue aujourd’hui, insiste Shirin, ne peut être compris sans l’économie. Selon des économistes cités récemment dans le Financial Times, à la fin de l’année 2024 une famille de quatre personnes devait consacrer plus de la moitié du revenu moyen d’un travailleur uniquement à l’alimentation. Le loyer absorbait à lui seul environ 60 % des salaires dans la plupart des foyers urbains, et pour les travailleurs aux revenus les plus faibles, les dépenses alimentaires pouvaient atteindre jusqu’à 70 % du revenu mensuel. Un économiste basé à Téhéran a qualifié la crise des prix alimentaires de situation « sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale ». 

Lorsque le prix d’un kilo de poulet se rapproche de celui pratiqué en Europe, dans un pays où les salaires ne représentent qu’une fraction des niveaux européens, on ne parle plus d’inflation, mais de politique. C’est pour cette raison que les manifestations actuelles sont différentes. Elles ne sont pas portées par l’idéologie. Elles sont portées par la faim, l’humiliation et l’épuisement. 

 

« Femme, Vie, Liberté » : un mouvement mal compris à l’étranger 

Le mouvement « Femme, Vie, Liberté » a souvent été présenté à l’étranger comme un soulèvement féministe. Shirin n’y souscrit que partiellement. « On l’a réduit à une question culturelle — le voile, les libertés individuelles. En Iran, il était indissociable de l’injustice économique et de l’hypocrisie de classe. » En 2022, la police des mœurs arrêtait tout le monde — non pas par application sélective des règles, mais par une répression large et violente. Les femmes les plus pauvres ont ressenti cette injustice en premier : dans la rue, au travail, dans la vie quotidienne. « La répression de genre et l’inégalité économique ne sont pas deux sujets séparés en Iran. Elles se renforcent mutuellement. » 

 

Coupés des réseaux, coupés du monde 

Depuis plusieurs semaines, tout est à l’arrêt. Plus d’événements. Plus de formations. Plus de contacts réguliers. «Elles n’ont plus accès à internet. Et nous n’avons plus de nouvelles. » Les informations arrivent par des collègues équipés de Starlink. Les témoignages sont glaçants. « J’ai parlé aujourd’hui à une collègue. Elle m’a dit que son entreprise de vêtements fera faillite si internet ne revient pas. Toute son activité repose sur Instagram. Elle ne vend que via Instagram. De nombreuses familles en dépendent. Quand internet est coupé, l’Iran perd des millions chaque jour. » Les chiffres varient. Le régime évoque 2 000 morts. Les organisations de défense des droits humains avancent des chiffres bien plus élevés. Shirin ne donne pas de nombre précis. « Mais ils ont tué beaucoup de gens. »

 

Le verrou du pouvoir 

Pourquoi le régime tient-il encore ? Pour Shirin, la réponse est claire : les Gardiens de la Révolution islamique (IRGC). « Ils sont extrêmement soudés. Il n’y a aucune fracture interne. Ils contrôlent l’économie parallèle — le pétrole vendu sous sanctions, les réseaux de contrebande, les flux de devises. Une petite élite s’enrichit pendant que la majorité s’appauvrit. » Sans fracture interne et sans leadership organisé, la répression demeure la réponse par défaut. 

 

Pas de leader — et le danger des fausses attentes 

« Il n’existe pas de leader fédérateur avec un plan de transition crédible. Pas de Nelson Mandela iranien. La diaspora est fragmentée et souvent déconnectée des réalités du terrain. » Lorsque les gens ont faim, ajoute-t-elle, les débats idéologiques abstraits n’ont plus de sens. « Ils veulent la normalité. La dignité. La capacité de nourrir leurs enfants. » 

 

Un appel à la communauté HEC 

Que peut faire la communauté internationale — et plus spécifiquement la communauté HEC ? Shirin est claire : parler, relayer, ne pas oublier. « Je ne demande pas des déclarations abstraites. Je demande qu’on raconte ce qui se passe. Pourquoi on en est là. Combien de personnes sont mortes. Que cette cause devienne celle de tous. » Elle évoque le rôle de figures culturelles comme le cinéaste Jafar Panahi, qui continuent de témoigner. Elle appelle à une mobilisation concrète : articles, relais sur les réseaux sociaux, attention durable. « Chaque jour qui passe tue des gens. Et plus le silence dure, plus la violence continue. » 

 

Ne pas détourner le regard 

Avant de conclure, Shirin partage une histoire. Celle d’une femme de soixante-dix ans, éducatrice, qui a consacré sa vie à construire des écoles pour des enfants défavorisés. Elle envoie un simple message sur Telegram : « Ce soir, on va manifester. » Depuis, plus aucune nouvelle. Arrêtée. Disparue. « Elle a consacré sa vie à faire le bien, dit Shirin doucement. Et elle a disparu. Imaginez les autres. » Ne pas se taire, insiste-t-elle, n’est désormais plus un choix. C’est une responsabilité. 

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