L’investisseur libanais Ramzi Rafih (H.09) a marqué l’année 2023 en créant, depuis Londres, un fonds d’investissement destiné aux entrepreneurs immigrés. Portrait et retour sur son initiative, No Label Ventures.

Le parcours de Ramzi Rafih fut marqué par les crises et les nouveaux départs. Ce libanais d’origine a vu le jour en pleine guerre civile et passe son enfance entre son pays natal et l’Arabie Saoudite. Lorsqu’il revient vivre au Liban dans les années 90, l’heure est aux espoirs d’après-guerre, « de belles années ». Lorsque vient le temps de la révolution du Cèdre, mouvement populaire pacifique pour protester contre l’occupation militaire syrienne, Ramzi se joint naturellement aux manifestations. « Je faisais partie de ce groupe d’étudiants qui s’est rebellé pendant les révoltes. »

Mais à l’été 2006, la guerre entre le Hezbollah et Israël éclate et le futur entrepreneur part faire ses études en France. « C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que l’espoir que j’avais pour le pour le Liban n’allait pas se concrétiser pour des raisons géopolitiques, et plus généralement à cause de problèmes économiques et de corruption. Autant j’aime mon pays et j’ai envie de donner à ma terre natale, autant c’est dur de pouvoir envisager un futur là-bas. »

Admis après un processus d’entretiens à distance, Ramzi Rafih entre en parcours Grande École d’HEC après un diplôme en ingénierie mécanique à l’université américaine de Beyrouth. « C’était un peu surréaliste de passer d’un contexte libanais de guerre où j’étais en plein Beyrouth à un campus très paisible, très calme. Les années que j’y ai passé étaient les meilleures de ma vie. »

Étudiant, il se découvre une personnalité davantage orientée vers les rapports humains que vers les chiffres. « Faire un diplôme à HEC allait permettre de pouvoir complémenter l’aspect analytique que j’ai pu développer en tant qu’ingénieur avec un aspect qui me motivait plus. »

 

 L’explosion dans le port de Beyrouth un fut point de réflexion très importante pour moi.

 

Des débuts en plein crash boursier

En 2008, alors que le monde de la finance est traversé par une crise majeure, il termine un stage chez JP Morgan à Londres. « J’ai pu voir un petit aperçu des golden years de la banque d’investissement, se souvient Ramzi Rafih. C’est là que j’ai décidé que l’investissement était ce que je voulais faire. Mais rapidement, je pense que tout le monde a commencé à comprendre que les choses allaient vers le bas. Notre cohorte de stagiaires était une des dernières à avoir reçu une offre d’embauche ».

Il commence donc officiellement sa carrière en fusion acquisition auprès de la multinationale américaine l’année suivante. « Je pense que vivre cette période m’a toujours préparé et m’a permis de garder en tête que les bonnes années ne durent pas. », ajoute-t-il.

 

« Je n’avais pas envie de regretter »

Après un passage par la firme Silver Lake, il dirige ensuite les activités européennes fintech du fonds américain KKR. « C’est un métier passionnant, confie Ramzi Rafih. C’est un des rares boulots où l’on subit les conséquences des décisions que l’on prend de manière intense. Le feedback est assez fort, qu’il soit positif ou négatif. Cet aspect, pris de la bonne façon, permet de grandir et de s’améliorer. Cela reste aussi un métier humain. »

Puis, le chaos frappe de nouveau son pays natal en août 2020. « L’explosion dans le port de Beyrouth un fut point de réflexion très importante pour moi. J’ai voulu faire quelque chose d’utile, explique-t-il. Je savais que je voulais aider ces talents exceptionnels de mon pays et tellement d’autres, qui sont contraints de quitter leur terre natale pour concrétiser leurs rêves. » De surcroît marqué par la perte de certains proches, il décide de matérialiser une ambition également entrepreneuriale et financière. « Je suis arrivé à un point l’année passée où je me suis dit que si je ne faisais pas ça, je regretterai. »

 

 

En janvier 2023, il fonde No Label Ventures : un fonds d’investissement en phase d’amorçage (VC) qui a pour vocation d’investir dans des start-ups dont au moins un des fondateurs est immigré non européen. « Tout immigré qui est ambitieux, a envie de travailler dur et envie de créer quelque chose de beau doit pouvoir avoir accès à du financement. », partage Ramzi Rafih.

Cette « motivation d’impact » est directement tirée de son expérience personnelle. Pour être soutenu par No Label Ventures, les start-uppeurs doivent initier des projets en Europe. « Je n’ai que du positif à dire sur l’Europe, sur la France et le Royaume-Uni en particulier parce que ce sont mes pays d’accueil, soutient Ramzi Rafih. Finalement, ils font un très bon boulot pour permettre à leurs meilleurs talents de s’épanouir. Ce sont des démocraties, ce sont des sociétés libres. »

L’entrepreneur se dit inspiré par les États-Unis, où 55% des licornes ont été formées par des immigrés. « Cette ouverture à l’autre est très importante. Les immigrés peuvent être et le sont d’ailleurs des créateurs d’emplois. Ils sont aussi des innovateurs. »

 

 Je suis très optimiste. Je pense que l’on va avoir beaucoup plus de success stories de femmes entrepreneurs et d’immigrés entrepreneurs dans les prochaines années.

 

Depuis la création de No Label Ventures, Ramzi Rafih a investi dans huit jeunes boîtes, et ce malgré un écosystème actuellement soumis à des difficultés de financement. « C’est une année très particulière dans le monde du VC, du capital risque, une année très dure pour lever des fonds, révèle-t-il. Mais soutenir des projets a été une récompense personnelle énorme. »

 

Un objectif de 35 start-ups

Il cite entre autres la start-up Spore Bio. Co-fondée par deux entrepreneurs marocains, elle élabore des tests microbiologiques destinés aux usines des mastodontes de l’agroalimentaire permettant de détecter la présence de pathogènes toxiques dans les aliments en temps réel. Ramzi a « mis un ticket » sur Spore Bio, avant d’introduire l’équipe à des fonds en capital risque, débouchant sur deux offres sérieuses.

À noter aussi le très populaire acteur de l’épargne responsable Goodvest, fondé par Joseph Choueifaty (M.20) ou encore la société Guided Energy, co-fondée par un entrepreneur indien, un bel exemple de réussite. « Au départ, ils ont eu beaucoup de mal à lever auprès de fonds français. » Barrière de la langue, manque de contacts… L’intervention de Ramzi Rafih, qui joue les entremetteurs dans l’écosystème de la tech, a fait la différence : « Ils ont fini par lever autour de 5 millions d’euros. »

Son objectif pour 2025 ? Viser les 10 à 15 millions d’euros d’investissement dans 35 start-ups. « Je suis très optimiste. Je pense que l’on va avoir beaucoup plus de success stories de femmes entrepreneurs et d’immigrés entrepreneurs sur les 5, 10, 15 prochaines années. »

Published by Estel Plagué

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