Abstract

Dans notre article de recherche analysant les liens entre politique et entreprises dans les régions instables, nous constatons que la majeure partie des entreprises n’investissent à l’étranger qu’à condition de bénéficier d’arrangements supranationaux, nommés traités bilatéraux d’investissement (TBI), alors qu’une poignée choisit délibérément d’opérer dans des pays où leurs placements courent bien plus de risques. Les chercheurs ont aussi pu prouver pour la toute première fois que, lorsque deux pays établissent un TBI, ce dernier entraîne une hausse directe des investissements croisés. En parallèle, les entreprises qui ont un pouvoir d’influence ou cultivent des relations politiques fortes avec le pays où elles investissent n’ont pas besoin de TBI. Elles interviennent ainsi dans des environnements où elles sont moins exposées à la concurrence.
Pierre Dussauge, Joao Albino-Pimentel and J. Myles Shaver, Firm non-market capabilities and the effect of supranational institutional safeguards on the location choice of international investments, Strategic Management Journal, oct. 2018, vol. 39, n° 10, pp 2770-2793.

3 questions à Pierre Dussauge, professeur de stratégie d’entreprise à HEC

Comment avez-vous choisi un sujet aussi précis ?

Un de mes étudiants brésilien, Joao Albino-Pimentel, écrivait sa thèse sur ce sujet. Fonctionnaire à l’ambassade du Brésil en Chine, il s’occupait des questions économiques et s’intéressait aux relations politiques des entreprises. Il s’est fondé sur sa propre expérience. De mon côté, je travaillais sur le business international, nous avons donc mis nos compétences en commun. Habituellement, les travauxse focalisent sur le risque des pays dans lesquels les entreprises investissent. Mais rien n’avait été fait sur la question des relations politiques qu’entretiennent les entreprises avec ces différents gouvernements.

Quelle a été votre méthode ?

C’est une étude statistique. Nous nous sommes posé une question : comment les entreprises choisissent-elles le lieu de leurs investissements à l’étranger ? En étudiant 3 669 investissements effectués par 793 entreprises manufacturières, dans 11 pays différents, nous avons constaté l’omniprésence des traités bilatéraux d’investissement. Restait la question de l’endogénéité, soit celle de la poule et l’œuf : difficile de déterminer lequel, du TBI ou des investissements, influence l’autre. Au fil de notre étude, nous avons aussi découvert que des entreprises « pionnières » s’appuient sur diverses formes d’influence politique, en recrutant d’anciens politiciens au sein de leur conseil d’administration ou de leurs équipes de management, par exemple, pour investir dans des pays à risque. Les sociétés ne possédant pas d’appuis politiques n’ont pas d’autres recours que les TBI. La complexité de ce travail a été d’identifier les membres du conseil d’administration ou de l’équipe dirigeante qui cultivent des relations politiques.

Quel est le rôle exact de ces fameux TBI ?

Les TBI sont un peu des gardes du corps. Ce sont des systèmes de recours permettant à une entreprise qui se sent lésée de porter plainte en dehors du pays où elle a investi pour obtenir des dédommagements. Suez, par exemple, avait beaucoup investi dans la distribution d’eau en Argentine. Chaque fois que le groupe voulait porter plainte contre quelqu’un qui ne payait pas sa facture, le gouvernement l’en empêchait afin de préserver la paix sociale. Avec des TBI, les entreprises peuvent porter plainte auprès d’institutions d’arbitrage. Finalement, ces traités bilatéraux d’investissement lient les mains du gouvernement du pays hôte.

Pierre Dussauge (H.78)
Docteur en science de gestion et professeur de stratégie et politique d’entreprise, il a rédigé de nombreux ouvrages sur le management stratégique. Ses travaux de recherche gravitent autour des stratégies d’alliance entre firmes. Il a par ailleurs une activité de conseil auprès de dirigeants d’entreprise telle que Mars, Fiat ou Air France.

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