La vie d’Hélène de Rugy (H.77) a pris un tournant à 180 degrés le jour où elle a décidé de travailler dans le social. Déléguée générale de l’Amicale du Nid, elle accompagne désormais les prostituées dans leur réinsertion professionnelle. Témoignage.

J’ai grandi à Lyon. Je ne savais pas trop ce que je voulais faire, alors j’ai fait une prépa HEC.  Passer le concours était l’option qui ouvrait le plus de voies et j’étais aussi très curieuse de découvrir Paris. Je suis entrée dans la deuxième promotion mixte de l’histoire de l’école. Réaliser, à 15 ou 16 ans, que certaines voies peuvent vous être barrées parce que vous êtes une fille, c’est assez secouant !  À l’école, on s’entendait dire que les femmes n’allaient pas être au niveau, qu’elles allaient dévaloriser le diplôme. Ce n’était pas faux, d’ailleurs : quand un métier se féminise, il vaut tout de suite moins sur l’échelle sociale. Mais nous, les filles, avions la niaque. Nous étions bien décidées à montrer qu’on valait quelque chose !

Sexisme mis à part, j’ai de très bons souvenirs de la vie à HEC. Ces études m’ont permis de faire beaucoup de voyages : six mois de stage aux États-Unis, puis à Hong Kong, puis quelques petits boulots à Taïwan et au Japon. Après l’obtention de mon diplôme, j’ai demandé une bourse pour retourner au Japon, où je suis restée deux ans. J’avais 21 ans. Ça a été très formateur, passionnant, mais… j’ai commencé à ressentir des petits chocs, en tant que femme. À l’époque, l’université japonaise était structurée de manière traditionnelle, en petits groupes autour d’un maître. Quand j’ai été reçue la première fois par mon maître, il m’a demandé : « Vous êtes une femme, pourquoi est-ce que vous faites des études ? » Il y a une société très rigide dans ce pays. C’est extrêmement violent pour les Japonaises.

Bio : 1977 Hélène de Rugy sort diplômée d’HEC, deux ans après l’ouverture de l’école aux filles. 1978 Elle s’installe pour deux ans au Japon. 1981 De retour en France, elle entre dans l’entreprise américaine Procter & Gamble. 2001 Changement de vie, elle obtient un poste dans l’association Du Côté des femmes. 2011 Elle rejoint l’Amicale du Nid, dont elle devient déléguée générale.
© Thibaut Jeanson

De l’emploi du féminin

À mon retour en France, j’ai commencé à travailler chez Procter & Gamble, une grande entreprise américaine qui fait des produits d’hygiène et d’entretien. C’était beaucoup de boulot, mais c’était aussi très valorisant. Il fallait se battre pour réussir et ce défi me motivait beaucoup. Je pense que ça doit parler aux étudiants d’HEC, ce genre de sensations. J’y suis restée cinq ans, puis j’ai été enceinte et j’ai continué à travailler autant. Parce que j’avais trop bossé, j’ai donné naissance à un enfant tout petit. Il va très bien maintenant, mais les premiers jours ont été difficiles et ça m’a fait très peur.

Je me suis alors posé de grandes questions sur ma vie et la voie de sortie a été un départ à l’étranger. Mon mari a obtenu un poste en Allemagne, où nous sommes restés quatre ans. J’ai eu d’autres enfants, je ne travaillais pas. C’était très agréable d’être aussi proche d’eux, mais être inactive m’a beaucoup pesé. Ensuite, nous avons fait quelques allers-retours entre la France et l’étranger, notamment en Pologne au début des années 1990. Un pays qui, après la chute du mur de Berlin et l’effondrement du communisme, s’est transformé sous nos yeux.

“ Je voulais faire un travail qui ait du sens, qui fasse avancer une cause à laquelle je crois. Avec mon parcours, j’avais un peu raté le coche des luttes féministes ”

De retour en France, j’ai ressenti le besoin absolu de recommencer à travailler : lorsqu’on est femme au foyer, on n’existe pas socialement. Je ne supportais plus cette situation. J’ai donc rejoint une start-up dans le secteur de la médiation interentreprises, dans laquelle je suis restée un an. Précisément jusqu’au jour où le fondateur s’est exclamé : « C’est formidable, l’entreprise commence à se développer, alors je vais embaucher un homme ! »

Ça m’a fait un choc. Ce n’était pas de la méchanceté, il exprimait seulement sa pensée de manière totalement décomplexée. Mais ça a fait écho avec ce que j’avais vu au Japon, et puis avec d’autres choses que j’avais vécues : ma vie professionnelle et sociale allait être déterminée par mon sexe. J’ai pris cette réalité en pleine figure et cela m’a paru insupportable. Ce moment a été un point de bascule dans ma vie : il fallait que je change. C’est alors qu’est venue l’idée de chercher dans le milieu associatif féministe. Je voulais faire un travail qui ait du sens, qui fasse avancer une cause à laquelle je crois. Avec mon parcours, j’avais un peu raté le coche des luttes féministes. Comment est-ce que je pouvais m’impliquer aujourd’hui ?

La violence en face

En 2001, j’ai fait la rencontre qui a déterminé tout le reste de ma carrière : j’ai répondu à une offre d’emploi publiée dans Le Monde par l’association Du Côté des femmes. Et j’y suis entrée peu après au poste de directrice générale. C’était une structure d’une cinquantaine de salariés qui défendait les femmes victimes de violences, en particulier conjugales. Un domaine que je ne connaissais pas et sur lequel j’avais tout à découvrir, comme j’avais tout à découvrir du milieu associatif, du travail social et du combat féministe !

Lorsque vous rencontrez des femmes victimes de violences conjugales, ça transforme votre vision de la société. Ça permet aussi de revoir sa propre histoire avec une lumière différente. Des remarques qui m’auraient fait un peu rigoler avant m’apparaissent aujourd’hui comme un indicateur de quelque chose d’extrêmement dangereux. Du Côté des femmes proposait des hébergements d’urgence pour les femmes victimes de violence, et faisait de la domiciliation pour que les personnes sans logement puissent recevoir leur courrier.

L’Amicale du Nid : Créée en 1946, cette association de loi 1901, laïque et sans obédience politique, aide, accompagne et héberge au besoin les personnes prostituées. Elle mène aussi des actions d’information et de prévention auprès de différents publics.
© Thibaut Jeanson

Un jour, on a commencé à voir arriver un grand nombre de Sierra-Léonaises. D’abord une cinquantaine, puis une centaine et jusqu’à 140 jeunes femmes… On a fini par comprendre qu’elles faisaient partie d’un réseau de prostitution. Ça a été un choc. La prostitution n’était pas dans notre champ de vision, on ne savait pas comment agir. D’où l’importance aujourd’hui, à mes yeux, de faire des formations, de la sensibilisation, pour identifier et traiter la question de la prostitution dans le cadre des violences faites aux femmes. À l’époque, cette histoire nous a fait réfléchir. Alors, nous avons décidé de faire appel à une association spécialisée dans la prostitution pour nous aider et nous former un peu. Ça a été ma première rencontre avec l’Amicale du Nid.

J’ai fini par rejoindre l’Amicale en 2011, dans une période de changements importants au sein de l’association. Mon travail a été, et est toujours, un peu mouvementé, mais passionnant. C’est un constat que je fais : les salariés des associations sont tous très impliqués dans leur travail. Cela ne rend pas forcément les choses plus faciles, contrairement à ce que l’on pourrait croire, mais ça les rend plus intéressantes. De manière générale, lorsqu’on travaille dans le milieu associatif, il faut être prêt à apprendre et à changer ses points de vue.

L’humilité est une vertu capitale, et il faut être patient et à l’écoute : on ne peut pas vouloir bouger les choses trop vite. Mais c’est un environnement de travail épanouissant. À mon sens, la grande difficulté dans une carrière est d’arriver à faire ce que l’on a envie de faire, et de résister à cette tendance à suivre des chemins tout tracés qui ne nous correspondent pas forcément. Il faut assumer ses choix et apprendre à distinguer ce que l’on veut vraiment. Ce n’est pas facile, ça prend du temps… Moi, ça m’a pris vingt ans. Mais j’ai fini par y arriver.