Invité par Le Grand Continent à l’École normale supérieure, François Hollande (H.75), ancien président de la République, a livré une analyse sans concession du basculement stratégique à l’œuvre aux États-Unis et de ses conséquences pour l’Europe.

Entre fin de l’alliance protectrice, impérialisme de prédation et nécessité d’une autonomie stratégique européenne, il esquisse les contours d’un possible « moment gaullien ».

Un empire sans idéologie, mais avec une logique de prédation

D’emblée, François Hollande situe le moment historique : les États-Unis ont toujours été un empire, rappelle-t-il, mais un empire qui, jusqu’à récemment, se réclamait d’un principe idéologique — la diffusion de la démocratie, la défense du « monde libre », l’endiguement des totalitarismes. Cette grammaire a structuré l’ordre international de l’après-guerre, y compris dans ses épisodes les plus contestés.

Ce qui change avec Donald Trump, selon l’ancien chef de l’État, c’est la disparition de toute justification idéologique. « Ce n’est plus la démocratie qui est le principe, c’est la suprématie. Ce n’est plus la protection, c’est la prédation. » Un impérialisme « dans un seul pays », exercé sans concertation avec les alliés, sans recherche de légalité internationale, et sans même la prétention morale qui accompagnait autrefois la puissance américaine.

Du Venezuela à Gaza, de l’Ukraine au Groenland, les exemples abondent : l’action extérieure américaine n’est plus présentée comme un projet politique universel, mais comme une série de transactions au service d’intérêts économiques nationaux. Reconstruction confiée à des entreprises américaines, captation des ressources, contrôle des flux : le monde devient un espace de deals.

À plusieurs reprises, François Hollande glisse un trait d’humour pour faire passer la gravité de l’analyse. Par exemple, évoquant la stratégie américaine, il ironise subtilement : « On vient prendre ce qui est à notre portée… et vous ne vous en rendez même pas compte, sauf si vous allez creuser au Groenland ! » Une manière de rappeler que la géopolitique peut être à la fois sérieuse et légèrement théâtrale.

L’Europe, de protégée à cible

La véritable rupture, pour François Hollande, tient à la place désormais assignée aux Européens. Longtemps, l’alliance transatlantique a été perçue comme une protection contre les menaces extérieures. Or, dans le nouveau contexte, « l’allié principal devient celui qui veut nous prendre nos ressources, nos données, nos économies ». Le choc est d’autant plus brutal que l’Europe découvre que sa dépendance stratégique la rend vulnérable. La question du Groenland agit comme un révélateur : pour la première fois, la pression impériale américaine s’exerce explicitement sur un territoire européen. « Ce qui était pensable en Amérique latine devient soudain imaginable en Europe », note-t-il, avec un petit sourire ironique, soulignant la surprise des Européens devant un impérialisme si proche de leurs frontières.

Cette prise de conscience reste inégale. Certains pays, notamment en Europe de l’Est, continuent de s’accrocher à une protection américaine devenue incertaine, par crainte d’un désengagement en Ukraine. Mais cette stratégie a un prix : celui d’une forme de vassalisation politique.

La méthode des autocrates : sidérer pour obtenir

François Hollande insiste sur la nécessité de comprendre le mode opératoire des autocrates contemporains. Vladimir Poutine sidérait par le mensonge ; Donald Trump sidère par la provocation. Proposer de transformer Gaza en station touristique ou d’annexer le Groenland relève moins de la stratégie que d’une technique de choc destinée à déplacer les lignes du possible.

« Vous finissez par accepter l’inacceptable, pourvu que cela n’aille pas jusqu’au bout », glisse-t-il avec un humour pince-sans-rire, faisant sourire l’auditoire tout en martelant la gravité de la situation. Cette méthode du rapport de force permanent, de la menace sans passage immédiat à l’acte, désarme les démocraties, peu préparées à ce type de confrontation.

La fragilité interne des empires

Pour autant, l’ancien président identifie une limite structurelle à cette fuite en avant impériale : l’économie. Comme tous les empires, rappelle-t-il, les États-Unis sont vulnérables sur le terrain du pouvoir d’achat, de l’inflation, des déficits, de l’emploi. Si les promesses économiques de Trump ne sont pas tenues, le mécontentement électoral pourrait s’exprimer dès les élections de mi-mandat.

Ce constat est aussi une mise en garde pour les démocraties européennes : les sociétés se mobilisent rarement pour l’État de droit en tant que tel, mais pour leurs conditions matérielles d’existence. Toute stratégie politique, intérieure comme extérieure, doit intégrer cette réalité.

Faire face ou s’effacer : le dilemme européen

L’Europe est donc placée devant une alternative claire : faire face ou ne rien faire. Or ne rien faire, avertit François Hollande, revient déjà à changer profondément — à accepter une recomposition du monde défavorable à ses intérêts et à ses valeurs.

Faire face implique d’assumer une autonomie stratégique réelle. Cela signifie être capable de soutenir l’Ukraine sans dépendre du bon vouloir américain, de bâtir des coalitions de volontaires, de garantir la sécurité du continent. « Se faire respecter », résume-t-il, passe aussi par des gestes symboliques forts : ne plus accepter que des conseillers américains siègent aux côtés des dirigeants européens comme s’ils étaient parties prenantes des décisions.

L’héritage gaullien : asymétrie et dissuasion

C’est ici que la référence gaullienne prend tout son sens. Le général de Gaulle avait bâti sa stratégie sur l’asymétrie : ne pas être le plus puissant, mais disposer de moyens suffisants pour dissuader toute agression. Cette logique, au fondement de la dissuasion nucléaire française, reste pertinente.

« Rompre » avec les États-Unis ne signifie pas sortir de l’OTAN, mais être capable de poser des lignes rouges claires. La déclaration danoise selon laquelle une annexion du Groenland mettrait fin à l’Alliance atlantique en est une illustration. Le récit gaullien repose sur une idée simple : certains pays sont prêts à mourir pour leurs valeurs. « Nous sommes capables de mourir pour la démocratie », affirme François Hollande, là où d’autres ne le sont que pour des intérêts économiques.

Un monde sans blocs, mais avec des récits concurrents

Les échanges avec les autres intervenants — chercheurs et politistes — enrichissent le diagnostic. Le monde actuel n’est plus structuré par des blocs idéologiques stables. Les alignements sont fluides, les récits se superposent. Le bloc Chine–Russie–Iran n’est pas uni par une idéologie commune, mais par une « détestation » de l’Occident, à la fois comme système démocratique et comme ancien centre de domination mondiale.

Dans ce contexte, le langage de la démocratie ne suffit plus à mobiliser le Sud global. La repolitisation du discours européen passe sans doute par d’autres leviers, au premier rang desquels la question climatique. L’avenir de la planète, plus que le développement au sens classique, peut constituer un langage universel, susceptible de fonder un nouveau projet commun.

Une Europe à construire, mais avec pragmatisme (et humour)

François Hollande conclut sur une note à la fois lucide et légèrement ironique. L’Europe, dit-il, ne peut fonctionner à 27 sur tous les fronts : marché, agriculture, crise sanitaire, défense, sécurité, politique étrangère… Pour agir efficacement, il faut composer avec quelques pays clés — la France, l’Allemagne, l’Italie, le Royaume-Uni, et la Pologne pour sa proximité avec l’Ukraine — et accepter que tous ne suivront pas.

« Et à ce moment-là, si ça s’est bien passé, votez bien en 2027 », lance-t-il en guise de clin d’œil à l’auditoire, rappelant que même la géopolitique a ses petits effets d’humour quand elle se mêle des échéances électorales. Entre sérieux et sourire, le message est clair : l’Europe doit être capable d’agir de manière autonome, mais avec lucidité et pragmatisme.

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