J’ai longtemps hésité avant d’écrire ce livre. Non par manque d’intérêt pour le sujet — bien au contraire — mais parce que, vu de l’extérieur, rien ne me prédestinait à m’attaquer à la guerre. Ancien de l’Inspection des finances, j’ai passé l’essentiel de ma vie professionnelle dans le secteur privé, occupant des fonctions exécutives (PDG de la SFAC, devenue Euler Hermes/Allianz Trade, CEO d’Arcelor Packaging) ou financières (CFO d’Usinor, d’Arcelor, de Vivendi et de Veolia). Depuis 2018, je suis banquier d’affaires, partner chez Perella Weinberg, dont j’ai ouvert le bureau parisien.

Bref, un parcours classique pour un ancien d’HEC. Rien qui justifie a priori que je m’intéresse — de très près — à la guerre.

Et pourtant.

Depuis près de cinquante ans, je lis compulsivement tout ce qui touche à l’histoire militaire. C’est une passion discrète, parfois jugée suspecte. Comme si s’intéresser à la guerre revenait nécessairement à la célébrer. La guerre n’est pas une parenthèse anecdotique de l’histoire humaine : elle en est l’un des fils conducteurs. Il n’y a jamais eu d’âge d’or, sans conflits, mais un âge du bronze, un âge du fer, un âge de la poudre, un âge nucléaire. C’est notre histoire — « l’histoire avec une grande hache », pour reprendre la formule de Georges Perec.

La guerre fascine autant qu’elle révulse. On la glorifie, on la commémore, on la condamne, on la mythifie. Elle est à la fois le creuset des nations, la fabrique des héros, l’épreuve des peuples et, trop souvent, le refuge des illusions. Elle imprègne nos récits, nos peurs, nos stratégies, y compris chez ceux, dont je suis, qui n’en ont jamais fait l’expérience directe.

J’ai donc voulu rassembler mes réflexions dans un livre, sous une forme qui me semblait la plus adaptée à mon tempérament : un dictionnaire. Non pas un dictionnaire savant ou académique, encore moins exhaustif, mais un dictionnaire impertinent. Impertinent dans le ton, parce que le sujet s’y prête ; impertinent dans la méthode, parce que j’y privilégie les détours, les parallèles inattendus, les rapprochements parfois inconfortables.

J’avais d’abord imaginé un « dictionnaire amoureux de la guerre ». Le paradoxe me plaisait. Il a moins séduit les éditeurs : Plon, pour ne pas le nommer, a estimé que je n’étais ni général quatre étoiles ni historien consacré — ce qui est parfaitement exact. J’ai donc trouvé un éditeur plus audacieux, Pierre de Taillac, spécialisé dans l’histoire militaire, qui a accepté de me faire confiance et de m’aider à donner forme à ce projet.

Le livre compte 111 entrées. On y parle évidemment de stratégie et de tactique, mais aussi d’économie, de technologie, de sociologie, de culture, de narratif — car la guerre se gagne aussi (et parfois surtout) dans les têtes. J’y défends quelques idées peu consensuelles et j’en démonte d’autres, trop souvent répétées sans être examinées.

J’y raconte par exemple comment Léonard de Vinci, cherchant un emploi, consacre deux pages à détailler ses compétences d’ingénieur militaire et seulement deux lignes à préciser qu’il sait aussi peindre — activité qui, soit dit en passant, le fera beaucoup moins vivre que la première. Je montre comment la presse populaire américaine a largement contribué au déclenchement de la guerre hispano-américaine de 1898, preuve que les fake news n’ont pas attendu Twitter pour influencer l’histoire. J’explique pourquoi Napoléon, tacticien de génie, fut un stratège médiocre, incapable de fixer des objectifs politiques raisonnables et donc de conclure une paix durable.

Je reviens sur le fameux « piège de Thucydide », souvent invoqué aujourd’hui à propos des relations sino-américaines, pour en relativiser le caractère prétendument déterministe. Je m’attarde sur la guerre de Sécession pour rappeler que l’esclavage en est bien la cause centrale contrairement à des idées révisionnistes contemporaines — et pour suggérer que Robert E. Lee doit sans doute davantage à la légende qu’à une supériorité réelle sur Ulysses Grant. J’évoque aussi Spartacus, remarquable chef militaire autodidacte, mais révolutionnaire bien malgré lui, car son objectif n’était pas d’abolir l’esclavage, mais de rentrer chez lui, en Thrace.

J’insiste enfin sur quelques illusions rétrospectives : celle des contemporains qui n’ont pas vu que l’Axe avait déjà perdu la guerre en décembre 1941, car Dieu est du côté des gros PIB, ou encore celle du « bon sauvage », statistiquement beaucoup plus exposé à la mort violente aux mains de ses semblables que le citoyen moyen de l’Europe médiévale ou du XXᵉ siècle.

 

Ce livre est évidemment subjectif. Il ne prétend ni à l’exhaustivité ni à la neutralité morale. J’y assume un point de vue et des préférences. Mais j’ai essayé de regarder la guerre sans complaisance et sans indignation automatique, avec le recul que permet l’histoire — et, autant que possible, avec un soupçon d’humour. Car même sur les sujets les plus graves, l’impertinence reste, à mes yeux, une forme d’hygiène intellectuelle.

 

J’espère ainsi intéresser non seulement les amateurs d’histoire militaire, mais aussi ceux qui, sans goût particulier pour la chose guerrière, s’interrogent sur le pouvoir, la décision, la stratégie, l’échec et le rôle des récits. Autant de thèmes qui, je crois, ne sont pas complètement étrangers aux anciens d’HEC.

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