Oranges fraîches, artichauts tout juste cueillis et fromage au lait de brebis sont désormais à portée de clic. Sur CrowdFarming, les clients peuvent acheter des produits bio auprès de producteurs européens mais surtout adopter un arbre ou un animal. Un projet développé par Juliette Simonin (H.12), qui s’est associée à deux agriculteurs espagnols. Expatriée française vivant à Madrid, elle vient de remporter un prix HEC Mercure pour sa vision entrepreneuriale.

 

Comment a commencé votre aventure entrepreneuriale ?

Nous sommes quatre co-fondateurs, dont deux frères agriculteurs près de Valence. En 2010, ils avaient testé le concept de vendre directement leurs produits aux clients qui avaient préalablement adopté un oranger sur leurs terres. Lorsqu’ils ont réalisé que cela fonctionnait bien pour leur exploitation d’agrumes, leurs amis étaient également intéressés d’essayer. Mais ce n’est pas aussi simple que de créer un site web. Un tel projet implique la logistique et la gestion des ventes.

En 2017, j’ai rencontré les frères Ùrcolo et nous nous sommes très bien entendus. Je travaillais dans le domaine de l’assurance chez Axa et j’étais déjà installée à Madrid. Mon désir de travailler dans l’agriculture digitale grandissait et j’ai toujours été très choquée par toutes les scandales qui touchent à ce que nous mangeons et les informations cachées au consommateur. Je voulais agir à ce sujet.

Il y a cinq ans, le secteur agricole accusait un retard en matière de développement numérique. Aujourd’hui, CrowdFarming se positionne comme un guichet unique pour les producteurs : nous leur offrons tous les services dont ils ont besoin.

Gonzalo et Gabriel Úrculo ©Sergio Reyes Fotografo

 

Le succès a-t-il été immédiat ? 

Au début, le site web était assez basique. Je ne suis même pas sûre que les pauvres clients recevaient un email de confirmation après leurs commandes [rires]. Seuls trois agriculteurs faisaient partie de l’aventure. Puis, il y a eu la Covid. Nous étions très inquiets. Rien ne garantissait que les gens voudraient acheter des produits livrés à domicile. En réalité, nous avons eu une agréable surprise. C’était l’occasion pour beaucoup de personnes d’essayer ce nouveau modèle d’achat de produits alimentaires en ligne.

 

Envoyer du bio dans toute l’Europe

 

En 2020, nous avons connu une croissance exponentielle. Aujourd’hui, environ 300 agriculteurs peuvent envoyer directement leurs produits aux aficionados du bio à travers l’Europe. Les agriculteurs ont confiance en notre plateforme car ils commencent avec un produit, puis décident de vendre davantage sur le site.

Entre 400 et 500 articles sont disponibles. Nous comptons actuellement 150 employés répartis dans quatre pays : l’Espagne, notamment à Madrid où se trouve notre siège social, mais nous avons également des équipes en France, en Italie et en Allemagne. En termes de GMV (Gross merchandise volume), nous avons atteint 45 millions, et cette année, nous espérons atteindre 60 millions.

En septembre 2021, Crowdfarming a levé 15 millions d’euros et réalisé d’importants investissements. Comment avez-vous utilisé cet argent ?

Cette levée de fonds nous a permis d’investir dans la partie numérique : UX, UI, développeurs, etc. Quant à la partie opérationnelle, nous avons investi dans le lancement d’un centre logistique près de Valence, encore en phase de test. Avec la situation actuelle, négocier un certain nombre de caisses, l’électricité et faire ces caisses peut être un vrai défi pour les producteurs. Il nous manquait un service de conditionnement. Ce nouveau centre nous permet d’optimiser les livraisons.

 

« Nos clients sont mécontents du système traditionnel »

 

Nous avons une politique de zéro stock, ce qui signifie que lorsque quelqu’un achète sur notre site web, le produit est encore en train de pousser sur l’arbre – ou dans les champs s’il s’agit de légumes. Notre système est assez innovant dans le sens où nous apportons les fruits uniquement après leur achat. Ensuite, nous les emballons le plus rapidement possible.

Cela peut être difficile, notamment cette année avec la sécheresse. Certains agriculteurs ont perdu leurs récoltes. Par conséquent, il y a eu des cas où nous n’avons pas pu envoyer certaines caisses, ou alors les envoyer plus tôt. Cependant, nos consommateurs comprennent la situation. Nous la leur expliquons clairement, et comme ils recherchent des produits bio et authentiques, cela leur prouve que nous ne sommes pas dans le stockage en masse.

Qui commande sur CrowdFarming ?

Nos consommateurs se trouvent principalement en Allemagne, en France, en Autriche et au Royaume-Uni. Nous avons remarqué que beaucoup de nos clients sont des familles. Nous avons également mis en place un système permettant aux gens de partager leurs récoltes, ce qui fait que nous voyons de plus en plus de groupes de voisins ou d’amis acheter ensemble, car cela permet d’acheter en plus grande quantité et d’obtenir des tarifs avantageux.

Cette communauté recherche des produits de qualité et souhaite que les producteurs soient rémunérés équitablement. Ils sont mécontents du système traditionnel.

Sur CrowdFarming, ils peuvent adopter un oranger, un arbre, un mètre carré de terre ou une brebis. Ce modèle d’adoption nous distingue des autres systèmes de distribution en circuit court. En effet, les agriculteurs sont soutenus dans leurs efforts de production. En échange, les consommateurs reçoivent des retours sur leurs produits et leur qualité. Des visites sont organisées pour « faire connaissance » avec l’arbre ou l’animal adopté. Le nombre de visites est impressionnant.

Quels sont vos défis les plus récents ?

Un de nos défis a été de maintenir des prix équitables à la fois pour les consommateurs et les producteurs tout en tenant compte de la situation économique. Nous avons dû revoir notre approche en matière de tarification et trouver comment soutenir nos producteurs sans leur dire « tant pis ! » car malheureusement cela a été le cas avec certains modèles de distribution. Nous nous sommes engagés à trouver un équilibre qui n’oblige pas les producteurs à vendre à perte.

Un autre défi auquel nous sommes confrontés concerne notre programme de soutien aux agriculteurs en transition vers l’agriculture biologique. Il faut généralement trois ans pour passer de l’agriculture conventionnelle à l’agriculture biologique. Pendant cette période, il n’y a plus de résidus de pesticides car ils ne sont plus utilisés, mais les produits ne sont pas encore considérés comme bio.

 

Agriculture régénérative

 

En conséquence, les agriculteurs assument un risque important car ils peuvent subir des pertes de récolte, surtout au début. Les prix restent généralement les mêmes qu’auparavant, ce qui complique encore davantage la situation.

C’est pourquoi nous avons mis en place un programme qui permet aux agriculteurs en transition de recevoir un prix plus élevé pour leurs produits. Nous avons également lancé un programme de formation en agriculture régénérative. Nous les aidons à régénérer le sol et restaurer sa fertilité, ce qui est essentiel compte tenu des défis posés par la sécheresse et le changement climatique actuel.

Une famille en visite chez le producteur de fruits de la passion Sergio Quijada Domínguez à Vélez-Málaga, en Espagne.

Quelle est votre vision de l’entrepreneuriat ?

Pour moi, l’essence de l’entrepreneuriat est avant tout l’ambition. Il y a des moments où nous reconnaissons que nous avons un objectif ambitieux, que nous allons le tester et faire de notre mieux pour le réaliser. Cependant, nous comprenons que cela peut ne pas réussir. Le pire qui puisse arriver, c’est de prétendre avoir des capacités bien supérieures à ce que nous possédons réellement. Je crois que les gens apprécient beaucoup l’honnêteté, surtout dans une industrie comme la nôtre, où nous traitons des produits bio et de transparence.

Pour en savoir plus sur des sujets techniques tels que la régénération en Europe rurale ou la pollution plastique, vous pouvez également écouter What The Field, un podcast produit par l’équipe de CrowdFarming.

Published by Estel Plagué

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