Camille Defline : la liberté du vélo, la rigueur de l’industrie
Camille Defline (H.23) a fait le choix de quitter Paris pour aller apprendre, sur le terrain, comment se fabrique un vélo. Diplômée du Programme Grande École et du Master Entrepreneur d’HEC Paris, elle est aujourd’hui associée chez Parco Cycles, où elle pilote le développement commercial et le marketing. Son fil rouge : participer à construire une mobilité plus simple, plus adaptée au monde tel qu’il évolue, plus durable et prouver qu’il est encore possible de produire des vélos en France.
HEC : apprendre en faisant, et garder l’esprit d’initiative
Camille a choisi le Master Entrepreneur pour une raison simple : “c’était le moins théorique. Une pédagogie de terrain, des missions concrètes, des entrepreneurs, de l’action”, se souvient cette femme de terrain.
De ses années d’études, elle retient un cadre qui structure : la prépa pour la rigueur, l’école pour l’ouverture, les expériences pour l’apprentissage permanent. Et une idée qui revient souvent dans son discours : tout sert, tout se transforme, même ce qui ne fonctionne pas ! « Dans une conversation d’une heure, tu ressors toujours avec quelque chose que tu as appris. Et bien sûr on apprend toujours, Même dans les échecs. »
Sans oublier l’importance du réseau, qui existe selon elle comme un soutien mobilisable. Mailing lists, entraide, conseils ponctuels : “c’est plus un filet qui peut compter, notamment quand il s’agit de se débloquer sur un sujet précis”, indique Camille.
Quitter Paris pour comprendre le produit
Camille Defline a grandi et étudié à Paris. Le vélo faisait déjà partie de son quotidien : plus rapide que le métro, plus flexible, mais aussi de ses loisirs : voyages à vélo, weekends à vélo. « Avec le vélo il y a un côté liberté qui est assez fort », résume-t-elle.
Après le Master Entrepreneur, elle cofonde une première entreprise — une expérience intense, formatrice, mais qui lui laisse une certitude : pour entreprendre sur la durée, elle veut être davantage alignée avec ce qu’elle construit. Une envie de sens, de concret, d’alignement et de défis. Et un besoin de participer à construire quelque chose qui réponde à un vrai besoin.
En avril 2024, une rencontre fait basculer la suite : Jean Mougenot, fondateur de Parco Cycles, lui propose de venir développer l’entreprise. A l’époque Parco Cycles a 3 ans, Jean a développé lui-même pendant son master entrepreneur de l’UTBM la première génération de Parco dont il en a vendu 200. Pour Camille, impossible de vendre un produit sans en maîtriser la réalité, et le besoin de concret prend tout son sens. Direction Belfort, là où se trouve l’usine Parco. Elle s’y installe huit mois avec comme objectif de comprendre
le vélo dans sa matière : l’assemblage, la logique industrielle, les contraintes de production, le rythme d’une petite équipe. Une immersion qui change tout. « Je voulais travailler sur un produit concret, travailler dans l’industrie, comprendre les réalités de tout ça, rencontrer les partenaires industriels, voir quelles étaient les logiques, mais aussi rencontrer les usagers, et comprendre tous les enjeux d’un tel projet. » Très vite, la collaboration prend une autre dimension : les ambitions s’accordent, la vision se clarifie, et Camille devient associée.
En septembre 2024, elle déménage à Strasbourg, où Parco ouvre sa première boutique : un lieu de vente, de réparation, mais aussi un point d’ancrage communautaire. Faire rayonner la marque autrement que sur internet, avec un point de rencontre et d’échange physique. « Le vélo c’est pas un objet qu’on achète compulsivement sur internet, c’est un compagnon du quotidien, et c’est difficile de s’y retrouver quand on y connaît rien, c’était important pour nous d’offrir à nos futurs client un lieu sympa et chaleureux où ils pourraient venir échanger et essayer nos vélos »

Un vélo “juste nécessaire” : léger, réparable, durable
Le vélo Parco a une particularité : il est pensé comme un entre-deux entre mécanique et électrique. Un vélo de ville du quotidien que l’on peut utiliser sans assistance, mais qui peut nous donne un coup de pouce quand c’est nécessaire — une pente, une fatigue, un retour tardif.
« On voulait lutter contre les vélos surdimensionnés qu’on voit partout aujourd’hui : trop lourds, batteries trop grosses, trop de technologie, trop difficilement réparable, obsolètes trop rapidement »
La vraie différence se voit dans la fiche technique: 15 kilos, là où beaucoup de vélos électriques urbains tournent plutôt autour de 20–25 kg. « La légèreté est la raison n°1 qui pousse nos clients à acheter notre vélo ». Le vélo peut se mettre dans le train, être monté dans une petite cour, plus de peur de tomber avec un gros vélo qu’on ne peut pas relever. La batterie, développée en interne, pèse 1 kilo, « la taille d’une gourde », et peut se glisser dans un sac. Autonomie : 40 km, volontairement calibrée pour un usage urbain.
L’autre particularité : Parco s’inscrit dans une logique low-tech. Pas d’application. Pas de Bluetooth. Pas d’écosystème propriétaire. Juste ce qui est utile : une batterie, un affichage simple, et un vélo qui reste… un vélo. « Low-tech, c’est revenir au juste nécessaire. Si demain nous n’existons plus, les gens pourront continuer à utiliser leur Parco et à le réparer. »
Autre choix structurant : la réparabilité. Tout est standard, non propriétaire : n’importe quel réparateur peut intervenir. Une manière de sécuriser la durée de vie du produit — mais aussi de construire une relation de confiance avec les clients. « Nos clients c’est aussi une de nos motivations au quotidien. On a autant des clients qui sont des jeunes actifs de 35 ans qui ont besoin d’un moyen de déplacement, que des personnes de 75 ans, retraités et qui cherchent à se remettre au vélo sans être sur une mobylette sur laquelle ils ne font plus aucun effort, mais avec la certitude que si les jambes fléchissent, ils pourront rentrer à la maison ! Quelle fierté de savoir qu’on permet à des personnes de se remettre au vélo. »
Réindustrialiser le vélo : le pari des cadres fabriqués en France
Dans le vélo “fabriqué en France”, il y a souvent un angle mort : les cadres, fréquemment importés d’Asie puis assemblés localement. Parco veut changer cette règle du jeu. Chez eux, les cadres sont fabriqués à l’usine : les tubes sont achetés, les manchons (les pièces qui relient les tubes) sont dessinés par l’équipe, puis l’ensemble est assemblé via un procédé innovant : emmanchement + injection de colle. Une voie plus complexe que l’assemblage traditionnel, mais plus industrialisable à terme — et surtout plus facile à transmettre qu’une soudure exigeant une expertise rare. « La soudure, c’est très complexe. Former quelqu’un prend du temps. Le collage, c’est une voie plus accessible à transmettre.»
Ce travail d’innovation a notamment permis à Parco d’obtenir une subvention ADEME / France 2030, dans le cadre d’un appel à projets autour de l’industrie du cycle. L’ambition est claire : prouver qu’on peut produire localement sans basculer directement dans des prix inaccessibles. « On veut montrer qu’on est capables de refabriquer des vélos en France à grande échelle, et un coût qui reste abordable. Pas forcément 4 000 ou 5 000 euros. »

À Strasbourg, une boutique qui fabrique du lien
Pour Parco, une boutique n’est pas qu’un point de vente : c’est un repère. Un endroit où l’on vient acheter, réparer, mais aussi discuter, apprendre, se projeter. C’est l’idée derrière les Apéros Parco, un rendez-vous organisé tous les deux mois à Strasbourg : une personne est invitée à raconter son projet autour du vélo (voyage, livre, innovation, aventure…). Chacun vient avec sa communauté, les échanges se créent, les réseaux se croisent.
Trois objectifs : faire connaître des projets, rassembler les cyclistes autour de la boutique, et installer Parco dans le paysage local. « Créer une communauté de cyclistes — pas forcément des gens qui roulent en Parco — mais des gens qui ont tous une histoire avec le vélo. »
“Le vélo et l’industrie restent très masculins”
Avant de conclure, Camille tient à ajouter un point : la filière vélo demeure, selon ce qu’elle observe au quotidien, très masculine — encore plus dès que l’on parle industrie. « J’ai quasiment que des interlocuteurs masculins. Et dans notre boîte, je suis la seule femme : on est cinq. »
Pour elle, ce n’est pas une posture : c’est un état de fait, et donc une responsabilité. Être là, prendre sa place, et rappeler que l’industrie n’est pas genrée surtout quand on construit un secteur qui doit, demain, embarquer tout le monde. « Pour bosser dans l’industrie du vélo comme on le fait, il faut être passionné par le produit, il faut comprendre pourquoi le vélo fait autant vibrer certain, et je pense qu’il doit vous faire vibrer vous-même, pour pouvoir transmettre à ceux qui ne sont pas des adeptes du deux roues comment il peuvent tout de même l’aimer au quotidien ».
« Le secteur de la mobilité est un enjeux trop important pour que tout le monde ne se sente pas concerné. Notre mission chez Parco, et ma mission au quotidien c’est de réintroduire la mobilité douce au quotidien et au cœur des déplacements. Que tout le monde se sente concerné, que le vélo soit au mieux un accès à la liberté, au pire un moyen de déplacement, et que l’électrique puisse permettre à des personnes qui ne peuvent pas ou plus faire de vélo, de leur rendre accessible ».
« Comme on est encore petits, je n’ai pas de quotidien, pas de routine, je fais de tout, je peux assembler les vélos un jour à l’usine, vendre des vélos le lendemain à la boutique, signer des contrats avec des entreprises et me retrouver à préparer des posts pour nos réseaux sociaux. On rencontre des gens tout le temps, des gens inspirants, qui veulent faire bouger les choses et c’est ça qui nous motive au quotidien. Il me suffit parfois de lire un commentaire d’un client qui s’est remis au vélo grâce à nous pour me rebooster pour 6 mois ! »
Au fond, le parcours de Camille Defline raconte une même cohérence : revenir au concret, choisir un produit durable, défendre une industrie plus locale, et accepter une croissance qui se fait au bon rythme. « T’es pas obligé de faire grossir une boîte le plus vite possible. Tu peux aussi construire quelque chose d’humain, qui se développe doucement, en accord avec le tempo dans lequel on vit. » À l’heure où la mobilité se réinvente, Parco Cycles avance avec une idée simple : un vélo peut être électrique, sans être compliqué. Innovant, sans être dépendant. Et fabriqué ici, sans être un luxe inaccessible.
Published by Rinade Chalach