En quarante ans, la fusée a hissé l’Europe au rang des grandes puissances spatiales. Et s’est imposée comme leader mondial des lancements de satellites commerciaux. Un marché en pleine turbulence.

C’était un mois avant Noël, le 26 novembre dernier en Guyane française, la fusée Ariane 5 ECA s’élevait vers l’espace pour placer deux satellites sur orbite. Un événement historique : le 250e vol d’Ariane depuis son premier lancement, en décembre 1979. Pourtant, le destin spatial de l’Europe était mal engagé. Dans les années 1960, seules les deux grandes puissances mondiales, les États-Unis et la Russie, disposaient des technologies pour mettre des objets sur orbite. Les premières tentatives, menées par le Cecles (le Centre européen pour la construction de lanceurs d’engins spatiaux, précurseur de l’Agence spatiale européenne), s’étaient soldées par l’échec de la fusée Europa. Mais la France insista auprès de ses partenaires européens pour relancer un programme commun et un accord fut conclu le 31 juillet 1973. Le projet Ariane était né.

1973
À l’initiative de la France, plusieurs États européens (dont l’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Italie) signent un accord pour doter l’Europe de son propre lanceur civil de satellites. C’est l’acte de naissance d’Ariane.

1984
Ariane 3, lanceur au fuselage allongé capable d’emporter 2,7 tonnes dans sa coiffe, met sur orbite le satellite Telecom 1A. Un premier vol réussi, qui a pour particularité de s’être déroulé avant celui d’Ariane 2.

1979
Le 23 décembre, après deux tentatives avortées, Ariane 1 finit par décoller de la base de Kourou, en Guyanne, propulsée par son moteur Viking. L’Europe fait son entrée dans le cercle des puissances spatiales.

1996
Conçue pour mettre en orbite géostationnaire des engins de lourds, Ariane 5, dotée de son nouveau moteur Vulcain, explose en vol. Sur les 120 lancements qui suivront, elle ne connaîtra que 4 autres échecs.

Six ans plus tard, Ariane 1 prenait son envol. « Mais le marché institutionnel, moins développé qu’aux États-Unis, était trop faible pour amortir les coûts fixes du programme, explique Emeric Lhomme (H.04), directeur commercial des programmes lanceurs d’ArianeGroup. On s’est donc tourné vers le marché des satellites privés. Dès le début, le secteur privé a ainsi fait partie de l’équation. » Pour exploiter et rentabiliser la fusée européenne, Arianespace est créée au début des années 1980. Et devient, en quelques années, numéro un du transport spatial commercial dans le monde. Les lanceurs évoluent, embarquant des charges de plus en plus lourdes (4,3 tonnes pour Ariane 4…). « Aux États-Unis, la loi impose aux satellites américains d’utiliser des fusées américaines. En Europe, cette préférence nationale n’existe pas, poursuit Emeric Lhomme. Il fallait être compétitif… y compris pour capter notre propre marché. »

Le décollage économique

Et lorsqu’en 1986, suite à l’accident de la navette Challenger, les États-Unis se retirent provisoirement, Arianespace se retrouve en situation de quasi-monopole sur le marché des satellites commerciaux. Pour anticiper le retour de la concurrence, et faire face à l’augmentation du poids des satellites géostationnaires, un modèle de lanceur radicalement nouveau est mis en chantier. Ce sera Ariane 5. Capable d’emporter des charges de plus de 10 tonnes, la fusée maintient son hégémonie sur les lancements commerciaux, avec une part de marché supérieure à 50 % au début des années 2010. Mais la montée en puissance de SpaceX bouleverse la donne. Avec des prix presque deux fois inférieurs (dumping rendu possible grâce aux subventions de la NASA), la société d’Elon Musk met en orbite 110 tonnes en 2017 (contre 59 pour Ariane). Et contraint l’Europe à s’adapter.

Aux États-Unis, la loi impose d’utiliser des fusées américaines. Pas en Europe.

Mais là où le Falcon 9 de SpaceX fait le pari du réutilisable (la possibilité de récupérer certaines parties de la fusée après une mission), l’Europe fait un autre choix pour sa future Ariane 6, dont le lancement est prévu pour 2020. « La rentabilité d’un modèle réutilisable, qui suppose une cadence importante de lancements, ne nous semblait pas démontrée, précise Emeric Lhomme. Nous avons préféré développer une fusée plus économique (environ 40 % moins chère à produire qu’Ariane 5), plus polyvalente, et surtout disponible le plus rapidement possible. » Ariane n’a pas pour autant tiré une croix définitive sur l’idée d’un lanceur réutilisable. Son développement a été confié à une nouvelle structure, ArianeWorks, créée en février 2019.

2004
Le dernier étage de l’Ariane 5 G+ largue la sonde Rosetta, conçue par l’ESA, en direction de la comète 67P/Tchourioumov-Guérassimenko, afin d’en apprendre plus sur la composition de son noyau.

2009
Ariane met en orbite l’observatoire spatial Planck et le télescope infrarouge Herschel, développés par l’ESA. Ils étudient la naissance des étoiles, la formation des galaxies ainsi que l’âge et la composition de l’univers.

Fruit d’un partenariat entre ArianeGroup et le CNES, ArianeWorks est conçue comme une plateforme d’accélération, destinée à préparer au plus vite les futures générations de lanceurs européens. « L’idée est de regrouper, sur un même plateau, une équipe réduite pour mener des projets en open innovation et en mode agile, explique Pierre- Guy Amand (E.12), directeur de l’innovation d’ArianeGroup. C’est impératif pour réduire les cycles d’innovation et s’adapter aux exigences des clients. » Dans cette même logique, ArianeGroup a rejoint en début d’année l’ESA_Lab@HEC, partenariat initié entre l’Agence spatiale européenne et HEC Paris. « Dans les années à venir, l’industrie spatiale va exploser et de nouveaux acteurs vont émerger, prédit Pierre- Guy Amand. Identifier et évaluer les deeptech aujourd’hui pour en tirer le meilleur parti, c’est capital pour l’avenir d’Ariane ». À l’ère du New Space, et sur un marché en pleine mutation, Ariane devra innover pour rester en tête dans la course aux étoiles.

2014
Airbus et Safran annoncent la création de la joint-venture Airbus Safran Launchers.
Après le rachat de la participation du CNES dans l’entreprise, celle-ci est renommée ArianeGroup.

2018
Dernière mission pour Ariane 5 ES qui met en orbite 4 satellites de la constellation Galileo. Les prochains satellites du système de géolocalisation européen seront convoyés par Ariane 6.

2019
Le 29 octobre, ArianeGoup inaugure à Brême (Allemagne) une nouvelle usine de 6 000 m², où seront assemblés les étages supérieurs d’Ariane 6, grâce à des procédés innovants basés sur « les technologies de l’industrie 4.0 ».
Reporté deux fois, pour cause d’anomalie puis de météo défavorable, le 250e vol de la fusée Ariane a finalement lieu le 26 novembre. Et emporte vers l’espace deux satellites de télécommunications, égyptien et britannique.