10 questions sur… L’égalité des chances

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1. Pourquoi se préoccuper d’égalité des chances ?

François Dubet, sociologue, ex-directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS)

L’égalité des chances vise à produire des inégalités « justes » fondées sur le mérite, après une compétition tenue pour équitable. Si les uns captent richesses et pouvoirs, et que les autres n’ont rien, la compétition s’apparente à une concurrence darwinienne servant à produire et à légitimer les plus grandes inégalités sociales. Se soucier d’égalité des chances exige donc de se préoccuper prioritairement du sort des vaincus. Or cette question se focalise trop souvent sur les élites.

On se félicite que les grandes écoles accueillent quelques centaines d’élèves d’origine modeste en plus, mais cela ne change rien pour la grande majorité des élèves de milieux défavorisés, massivement orientés vers les formations les moins prestigieuses et les moins rentables.

C’est pourquoi il faut défendre une égalité des acquisitions scolaires. Et faire évoluer une conception du mérite trop souvent limitée au mérite scolaire, qui donne au diplôme un poids excessif, au détriment de la valeur professionnelle ou de l’engagement auprès des autres. L’égalité des chances n’est pas juste quand il ne peut y avoir d’autres chances que scolaires, et elle doit être combinée à des principes de justice et d’égalité sociales.

2. Quels sont les fondements philosophiques de ce concept ?

Serge Bloch

Alain Anquetil (H.84), philosophe, docteur en sciences cognitives de l’X, professeur de philosophie morale et d’éthique des affaires à l’Essca.

L’idée d’égalité des chances semble liée à l’intuition selon laquelle dans une société démocratique dont l’économie repose sur un marché libre, les positions sociales devraient être ouvertes à tous. « Ceux qui ont des capacités et des talents semblables devraient avoir des chances semblables dans la vie » (1), écrivait le philosophe américain John Rawls (1921-2002).

Mais quelle justification morale donner à cette intuition ? Faut-il invoquer la maximisation du bien-être général, à laquelle pourrait contribuer l’égalité des chances ? Dans ce cas, celle-ci ne possède qu’une valeur instrumentale, et non une valeur morale en elle-même. Valeur qu’elle prendrait si on la jugeait constitutive, par exemple, de la dignité inviolable de l’homme, ou si on la considérait comme l’une des manifestations exemplaires des valeurs démocratiques et libérales (ce qui est souvent le cas). John Rawls, quant à lui, estime que le droit à une juste égalité des chances découle du fait que chacun est un sujet moral, une personne dotée d’un sens de la justice et capable de construire un projet rationnel de vie.

  • A Theory of Justice, J. Rawls, Harvard
    University Press, 1971, trad. fr. C. Audard, Théorie
    de la justice, Paris, Seuil, 1997.

3. Quels sont les pays les plus en avance sur l’égalité des chances à l’école ?

Arnaud Dubief (H.16), cofondateur de Toi Aussi !, association qui favorise l’accès des lycéens ruraux aux prépas et aux grandes écoles.

La Finlande ! Ce pays a fait de l’apprentissage des mathématiques un levier essentiel d’ascension sociale et, selon moi, à raison. Car favoriser l’égalité des acquisitions scolaires en mathématiques dès le plus jeune âge, c’est favoriser l’égalité des chances. Les Finlandais, qui commencent les maths dès la maternelle, suivent un enseignement centré sur la résolution de problèmes, le développement des capacités cognitives et l’expérience, au-delà des exigences logiques. Ils sont encouragés, plus que les élèves français, à penser de façon autonome, de la maternelle au lycée. Par exemple, on les aide à apprendre à compter par eux-mêmes, au lieu de leur faire réciter par coeur les tables de multiplication.

Ils ont aussi moins de travail à la maison et on sait que la réussite des devoirs dépend beaucoup de l’aide des parents, ce qui tend à perpétuer les inégalités socioprofessionnelles. Plutôt qu’ajouter des heures de cours, il me semble qu’il faut surtout adapter la pédagogie. La France pourrait aussi s’inspirer de l’Allemagne pour la reprise d’études. Outre-Rhin, un jeune orienté vers une voie professionnalisante peut, plus facilement qu’en France, se former après avoir commencé à exercer un premier métier. L’égalité des chances, c’est aussi offrir une seconde chance, favoriser les passerelles, et ne pas tout faire peser sur le bac et les prépas.

4. Les États-Unis et le modèle du « self-made man » sont-ils toujours des références ?







Serge Bloch

Dominique Mielle (H.91), diplômée d’HEC et de Stanford, résidant aux États-Unis depuis vingt-cinq ans.

Dans l’imaginaire collectif, la mobilité sociale reste vivace aux États-Unis : si on travaille dur, on peut y arriver, croit-on encore… Mais les écarts de revenus ne cessent de se creuser, et le World Inequality Report (1) dénonce « une inégalité considérable en matière d’éducation ; associée à une fiscalité de moins en moins progressive ». Dans les faits, le rêve américain s’est évanoui dans les années 1980 : la plupart des Américains nés en 1940 étaient mieux lotis que leurs parents, tandis que seule la moitié de ceux nés en 1980 ont dépassé le revenu de leurs parents (2). Le coût exorbitant des études et le surendettement des étudiants (3) sont régulièrement pointés du doigt : des Démocrates plaident pour la gratuité de l’université, tandis que les Américains sont de plus en plus nombreux à s’interroger sur la « valeur » de leurs diplômes, et le « retour sur investissement ».

Mais l’idée selon laquelle le milieu socio-culturel favorise la réussite se heurte à une forme de déni. Les Américains continuent de voir l’innovation et l’entrepreneuriat comme des moyens d’ascension sociale, alors que les enfants des 1 % les plus riches ont dix fois plus de chances de devenir inventeurs que ceux des bas et moyens revenus. (4)

  • 1. https://wir2018.wid.world
  • 2. The Lost Einsteins, de Raj Chetty.
  • 3. “ At This Rate, It Will Take 100 Years to Pay Off America’s Student Debt ”, article paru sur le site Bloomberg.com en août 2019.
  • 4.http://www.equality-of-opportunity.org/assets/documents/inventors_paper.pdf

5. Quel est l’impact des bourses sur les trajectoires individuelles ?

Emmanuelle Ferresi (H.18), consultante et membre de l’association Fleur de Bitume.

Toute ma scolarité a été financée par la bourse de la Fondation 104, créée par Valérie Colloredo et abritée par la Fondation HEC. L’obtenir, sur des critères sociaux et de mérite (le classement au concours), a été une chance colossale ! Mais cela ne gomme pas toutes les différences… Je ne suis pas allée au week-end d’intégration, trop onéreux, et je ne suis pas partie étudier à l’étranger. À la rentrée, j’avais des a priori : comment s’amusent les jeunes ici ? J’étais la seule de ma prépa (qui n’avait envoyé personne à HEC depuis dix ans), alors que des groupes s’étaient déjà formés dans les grandes prépas franciliennes. Mais ma scolarité à Jouy-en-Josas a été extraordinaire, à tout point de vue.

Cette bourse est un merveilleux vecteur d’intégration, à coupler avec d’autres outils. Par exemple, avec Fleur de Bitume, une association étudiante parrainée par les Cordées de la réussite, nous accueillons sur le campus des jeunes de ZEP pour leur parler d’histoire, d’art, d’actualité… des discussions que tous n’ont pas avec leurs parents. Il faut aussi un système éducatif moins opaque : j’ai appris l’existence d’HEC par hasard, à un forum d’orientation. Alors que les classes supérieures ont souvent des stratégies pour leurs enfants (choix des options, prépas, etc.), mes parents, pâtissier et vendeuse, voyaient à peine la différence entre un bac S et ES. Pour une réelle égalité, il faut agir le plus tôt possible, dès l’école primaire !

6. Quelles sont les actions envisagées par le gouvernement pour ouvrir davantage l’accès aux grandes écoles ?

Serge Bloch

Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.

Une réflexion est en cours avec les grandes écoles. Des directeurs d’établissement ont été chargés de formuler des recommandations pour augmenter significativement la part (1) d’étudiants issus de milieux populaires. Les directeurs des ENS et le président de Polytechnique, les directeurs des trois écoles de commerce franciliennes (HEC, Essec, ESCP Europe) sont saisis sur le sujet, sous la coordination de la chambre de commerce.

Il faut s’interroger sur le recours à des voies d’admission dédiées, susceptibles de valoriser une diversité de talents et de compétences, accessibles via une préparation, dont les écoles prendraient en tout ou partie la charge, afin de garantir le niveau académique des candidats. À l’instar du Cycle préparatoire aux études supérieures (CPES) de PSL, des cycles propres à la préparation de ces voies spécifiques pourraient être imaginés. Le rapport final, remis en septembre, sera rapidement suivi de premières mesures concrètes.

  • Plus de la moitié des établissements accueillent au moins 30 % de boursiers. Les écoles d’ingénieurs en comptent près d’un quart (23,8 %) et les écoles de commerce, 14 %.

7. L’annonce de la suppression de l’écrit de Sciences Po Paris, en juin, a fait beaucoup de bruit. En quoi ce changement favorise-t-il l’égalité des chances ?

Frédéric Mion, directeur de l’IEP de Paris.

L’écrit n’est en aucun cas « supprimé »; il reste au coeur de nos procédures d’admission et de notre formation, nous sommes une université de l’écrit; de la réflexivité, de la créativité, de la rigueur de la pensée. Désormais, les candidats devront réussir plusieurs écrits : ceux du bac, les performances écrites en continu tout au long du lycée, l’expression personnelle avec le « profil » à remplir dans le dossier et un « essai » à rédiger.

L’épreuve écrite, telle qu’elle était organisée précédemment, rendait notre procédure assez inéquitable : moins de la moitié des candidats passe encore l’écrit historique. De plus, elle n’apportait que la confirmation d’un très bon niveau scolaire (97 % de nos entrants ont mention B ou TB au bac). La réforme supprime aussi un des effets pervers de ce genre de concours : une course à la préparation déraisonnable et coûteuse pour les familles. La nouvelle voie d’admission a été conçue pour donner leur chance à tous les profils. Elle permet à chaque talent de faire valoir ses atouts et sa progression, et de mettre en valeur ce qu’il réussit le mieux.

En jouant sur la complémentarité des critères, en donnant sa place (mais pas toute la place) à l’épreuve orale, l’admission donne sa chance à tous les types d’excellence. Il est à noter par ailleurs que la suppression de l’épreuve écrite; déjà actée pour l’admission en master, a levé beaucoup de freins et d’autocensure chez les candidats, et les a incités à se présenter en plus grand nombre (+ 50 % de dossiers reçus).

8. Est-ce qu’HEC en fait assez sur ce sujet ?





Serge Bloch

Éloïc Peyrache, directeur général adjoint en charge des programmes à HEC.

L’égalité des chances est au coeur de l’empreinte sociale d’HEC. Nous avons tout d’abord une forte politique d’aides financières pour les élèves boursiers du Crous, qui peut aller jusqu’à la prise en charge de l’ensemble des frais de scolarité. Depuis dix ans, le concours est gratuit pour les boursiers du Crous. Notre accord avec la Bred complète le dispositif en proposant un prêt à taux zéro sans caution et sans garantie à tout boursier de la Fondation HEC.

Au sein du programme Grande École, 15 % des étudiants éligibles ont désormais un statut de boursiers d’État (environ 35 % d’échelons 0 et 8 % d’échelons 7); contre 5 % il y a dix ans. Nous nous sommes fixé l’objectif de passer à 25 % d’ici cinq ans, ce qui correspond environ à la proportion de boursiers candidats au concours. Nous avons cette année distribué 261 bourses (jusqu’à 800 euros) à des élèves boursiers de classes prépas et nous accompagnons 400 boursiers par an au sein de Prep’HEC (1).

Avec Fleur de Bitume, nous agissons dans des lycées des quartiers prioritaires, avec l’ambition que 100 % des élèves accompagnés aient une mention au bac (contre 55 % aujourd’hui). Cela passe par des rencontres d’ouverture culturelle avec les élèves d’HEC, du tutorat, le concours national d’éloquence Eloquentia@HEC, une aide à l’orientation… De plus, nous avons monté Stand Up, destiné aux femmes entrepreneures (1). HEC consacre près de 4 millions d’euros par an à ces différentes initiatives; dont une très grande partie est financée par la Fondation HEC.

  • 1. Lire questions suivantes.

9. Comment fonctionne Prep’ HEC, lancé en 2007 ?

Hélène Bermond, déléguée à l’égalité des chances à HEC Paris.

Nous accompagnons des élèves inscrits à des prépas économiques et commerciales pour maximiser leurs chances d’intégrer une grande école. Le séminaire de pré-rentrée qui ouvre le programme est un premier temps fort; il réunit, pendant une semaine à la fin août, 150 jeunes bacheliers sur le campus.

L’approche pluridisciplinaire, qui va des tutorats de maths aux ateliers d’improvisation théâtrale en passant par des débats en anglais, permet aux élèves de se mettre dans une dynamique de réussite et de dépasser les barrières psychologiques…

En effet, ces jeunes ne manquent ni de talent ni de volonté, mais de confiance en eux. Nous leur faisons rencontrer des diplômés, qui démystifient le concours et la vie en prépa. Cela les pousse à viser haut, à atteindre leur Everest personnel. Après le séminaire, les élèves des lycées partenaires (en Île-de-France (1)) sont accompagnés en présentiel; tutorats étudiants, coaching, parrainage professionnel, stages linguistiques, etc. Les autres (82 cette année, répartis dans 45 prépas y compris en Martinique et Guadeloupe) sont suivis à distance, chacun par un étudiant HEC. Au final, 85 % des participants intègrent une grande école de commerce, dont 10 % dans le top 6. Comme tout élève inscrit en prépa HEC, ils peuvent postuler à une bourse « HEC pour tous » (jusqu’à 800 euros, 261 bénéficiaires en 2019).

10. Quels autres dispositifs nationaux ont fait leurs preuves pour favoriser l’accès des jeunes de milieux modestes aux formations d’excellence ?

Serge Bloch

Franck Fournol (H.72), président d’HEC Bénévolat

Les mesures les plus utiles pour faciliter l’accès à l’enseignement supérieur sont essentiellement des programmes d’accompagnement, à l’instar des Cordées de la réussite. Les étudiants d’une grande école, d’une université ou d’une prépa dite « tête de cordée; deviennent ainsi les tuteurs de lycéens, de collégiens ou d’élèves de prépas venus de quartiers défavorisés.

Ils leur apportent évidemment un soutien académique mais la démarche comprend d’autres volets (développement comportemental, parrainage, simulations d’entretien); visant à dépasser les blocages qui empêchent ces jeunes de se projeter dans des études longues. Mais au-delà de ces programmes basés sur le volontariat, des mesures réglementaires permettent de faire avancer les choses. Par exemple, pour obtenir une reconnaissance de l’État pour leurs formations; les établissements privés sont aujourd’hui tenus d’adopter une politique favorisant l’accès de leur école à tous les étudiants, quel que soit leur milieu. Et cette année, sur Parcoursup, un pourcentage minimal de boursiers a été imposé dans les inscriptions à certaines formations publiques.