1. Les Big Pharma sont à l’origine d’un système de corruption des médecins.

Pierre Frouard, médecin généraliste et membre de la revue mensuelle Prescrire, publiée par l’association Mieux Prescrire.
FAUX – La corruption est une pratique illégale, qui reste très minoritaire. Mais il existe des stratégies d’influence légales qui s’exercent, par exemple, via des cadeaux ou des contrats. Depuis 2013, suite au décret de la loi Bertrand de 2011, elles sont répertoriées dans une base de données consultable par tous (par exemple sur www.eurosfordocs.fr). Paradoxalement, cette politique de transparence, mise en place après le scandale du Mediator en 2010, légitime ces pratiques. Or, des études montrent que ces cadeaux induisent la nécessité de répondre au don par un contre-don. Le problème, c’est que les médecins ne sont pas toujours conscients de cette relation d’influence, qui s’installe très tôt… Pour un étudiant en médecine entouré de médecins qui acceptent des cadeaux, cela devient, petit à petit, une « norme acceptable ». Selon une étude que j’ai récemment coordonnée, et qui confirme des études antérieures, les médecins généralistes n’ayant reçu aucun cadeau entre 2013 et 2016 ont un meilleur profil de prescription : ils prescrivent en moyenne moins cher, et mieux. La bonne nouvelle, c’est que les jeunes médecins sont de plus en plus sensibilisés à la question de leur indépendance.

2. Les géants de l’industrie pharmaceutique pratiquent un lobbying destiné à discréditer les médecines non conventionnelles.

Annabelle Champagne (M.08), docteur en pharmacie, dirigeante et fondatrice de Wi Pharma, une application de livraison solidaire de médicaments et produits de parapharmacie.
FAUX – Certains sont persuadés que Big Pharma a secrètement orchestré le déremboursement de l’homéopathie (qui prendra effet en janvier 2021). D’autres classent les laboratoires Boiron, l’entreprise française leader de l’homéopathie, dans la catégorie des Big Pharma. La question des médecines alternatives (l’OMS en recense 400, dont l’homéopathie) est au cœur de plusieurs théories du complot, notamment sur internet. Mais en réalité, les médecines alternatives ont globalement bonne presse en France, et sont même utilisées ou recommandées dans certains hôpitaux. C’est le cas en oncologie : l’acupuncture est efficace pour aider les personnes atteintes de cancers à se détendre, et le recours aux coupeurs de feu peut soulager ou prévenir les douleurs et lésions cutanées causées par la radiothérapie. Du côté des produits, il y a un véritable retour au naturel, comme le montre par exemple l’engouement pour les liniments oléo-calcaires ou les cotopads bio, tous deux utilisés pour nettoyer les fesses des bébés. Pour l’industrie pharmaceutique c’est plutôt vu comme une opportunité…

3. Les laboratoires échappent toujours à la justice.

Charles Joseph-Oudin, avocat, spécialiste du droit pénal et du dommage corporel, qui défend notamment des victimes dans les affaires du Mediator, de la Dépakine ou encore du vaccin contre la grippe A (H1N1).
DE MOINS EN MOINS VRAI – En France, avant le scandale du Mediator, l’absence de contentieux donnerait en effet à penser que les laboratoires pharmaceutiques pouvaient échapper à leur responsabilité pénale et financière. Par exemple, l’Isoméride, retiré du marché par Servier en 1997, a fait l’objet de multiples procédures aux États-Unis, avec des indemnités de l’ordre de 20 milliards de dollars versées aux victimes, contre une dizaine de procès en France. L’affaire du Mediator, en 2010, a marqué un tournant et a initié un mouvement de responsabilisation, ainsi que la mise en place de nouvelles procédures d’indemnisation (y compris extrajudiciaires, de type fonds d’indemnisation), et de plus en plus d’avocats osent aujourd’hui s’attaquer aux labos. Mais le système français reste favorable aux intérêts industriels : problèmes d’accessibilité du juge, de financement et de lenteur des procédures, voire de conflits d’intérêts dans les expertises… La question est donc surtout celle d’une inégalité entre les parties – une inégalité financière, bien sûr, mais aussi temporelle, car une entreprise s’accommode plus facilement d’une longue procédure qu’une victime qui souffre d’effets secondaires. Il y a donc encore du travail pour établir une certaine égalité, en veillant par exemple à ce que les laboratoires, au titre d’une obligation de manifestation de la vérité, financent les procédures judiciaires qui leur sont intentées. Dans le dossier de la Dépakine, nous avons ainsi obtenu que les frais d’expertises demandées par les victimes soient, en tout ou partie, à la charge du laboratoire.

4. L’industrie pharmaceutique invente des pathologies.

Patrick Landman, psychiatre et psychanalyste, chercheur et cofondateur de l’association Stop-DSM.
VRAI – En psychiatrie, les Big Pharma peuvent créer des maladies. Cette discipline est une proie facile en raison de ses zones grises : la distinction entre le normal et le pathologique est souvent complexe. Aucune maladie mentale ne donne lieu à des marqueurs biologiques qui seraient détectables dans le sang ou par IRM. Le diagnostic clinique, en partie subjectif, dépend donc des critères retenus. Prenons un exemple : une personne endeuillée peut être triste, abattue, subir un ralentissement psychomoteur, avoir des idées noires, refuser de travailler et de s’alimenter… Le deuil, qui fait partie de la condition humaine, peut ainsi ressembler comme deux gouttes d’eau à un état dépressif. Où placer la limite ? Au bout de six mois, on peut considérer qu’un deuil devient pathologique. Mais le manuel américain de psychiatrie DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, publié par l’Association américaine de psychiatrie, décrit et classe les troubles mentaux, NDLR), qui est très influent au niveau mondial, a raccourci cette période au fil de ses éditions. Désormais, et dans certaines conditions, une personne ayant perdu un être cher peut, au bout de quinze jours, être considérée non comme simplement endeuillée, mais comme déprimée et susceptible de prendre des antidépresseurs. Or, la presse américaine a déjà dénoncé les liens de conflits d’intérêts majeurs entre les laboratoires et des psychiatres participant au DSM. Les liens des entreprises avec les leaders d’opinion ou avec les associations de patients influent aussi sur la création de maladies, de même que certaines attentes sociales.

5. Les Big Pharma cachent des médicaments.

Geoffroy Bessaud (MBA.86), docteur en pharmacie, ex-cadre dirigeant chez Sanofi.
FAUX – Cette idée s’inscrit dans le cadre d’une théorie du complot, selon laquelle les plus grandes entreprises de l’industrie pharmaceutique, les Big Pharma, feraient partie d’une crypto-entité tentaculaire, réunissant laboratoires, médecins, politiciens, organismes réglementaires… et agissant contre le bien commun, dans le seul but d’engranger d’énormes profits. Comment un tel cartel mondial pourrait-il fonctionner, et notamment cacher des médicaments pour en vendre d’autres à prix d’or ? Bien que les industriels aient des intérêts convergents, chacun cherchant à développer des remèdes innovants et à les commercialiser le plus rapidement possible, et bien qu’ils puissent passer des accords ponctuels de coopération (Sanofi et GSK l’ont d’ailleurs fait en avril dernier pour lutter contre la Covid-19), ils restent concurrents sur le long terme. En outre, le monde médical est de plus en plus transparent, et il est scruté de près (par les lanceurs d’alerte, les journalistes…). On voit donc mal comment une telle méga-coalition pourrait agir impunément. Selon moi, la survie de cette théorie tient au « péché originel » de l’industrie pharmaceutique : faire de l’argent avec la santé. Pourtant, si la santé n’a pas de prix, elle a un coût. Et depuis quelques années, avec la montée en puissance des biotechs, les innovations sont de plus en plus coûteuses à développer.

6. L’innovation médicale provient essentiellement des grands laboratoires.

Franck Mouthon (HEC Challenge Plus), cofondateur de la biotech Theranexus et président de l’association France Biotech.
NI FAUX NI VRAI – La sphère académique joue un rôle essentiel : la plupart des innovations du marché – solutions thérapeutiques ou diagnostiques, dispositifs médicaux… – en sont issues. Mais le processus de l’innovation médicale repose en réalité sur une coopération étroite entre recherche publique, grands laboratoires, start-up, PME et ETI. Depuis une quinzaine d’années, la R&D des grands groupes s’est réorientée, favorisant les partenariats avec les start-up et PME innovantes. En effet, à une époque où la science et les technologies évoluent très vite, les grands groupes ont tout intérêt à s’appuyer sur la grande diversité d’innovations générées par les start-up, au lieu de capitaliser sur leur seul département de recherche interne. On estime que les PME du secteur pharmaceutique consacrent 60 % de leurs dépenses à la recherche et au développement. Mais si les start-up, PME et ETI sont déterminantes pour le transfert d’innovations de la sphère publique au privé, les grandes entreprises restent des partenaires incontournables, tant pour conduire le développement et l’enregistrement des produits, que pour acquérir ou financer les innovations.

7. La recherche est cofinancée par des fonds publics, mais ce sont les grandes entreprises privées qui en retirent tous les profits.

Stéphane Thiroloix (H.86), fondateur et CEO d’AlgoTherapeutix, qui développe ATX01, un traitement des douleurs neuropathiques induites par la chimiothérapie.
FAUX – Le modèle d’une R&D linéaire, avec un seul acteur de la découverte à l’exploitation, a vécu. Aujourd’hui, l’innovation dans le domaine de la santé procède par des passages de témoins… Et à chaque maillon de cette chaîne correspond un ratio valeur-risque différent. Cet équilibre transactionnel, universel, s’applique aux organismes publics comme aux entités privées, dans le secteur pharmaceutique comme ailleurs. En amont, les biotechs ou organismes de recherche fondamentale, cofinancés par des fonds publics, ne sont pas en mesure de développer ou commercialiser leurs innovations. Tandis qu’en aval, les entreprises pharmaceutiques ont allégé leur R&D interne pour acquérir des innovations développées par ces acteurs. Avec, à chaque étape, une transaction. Ainsi, quand le chercheur cède un projet au développeur après un faible investissement, il vend une idée chargée de nombreuses incertitudes, bien qu’étayée par des théories et des tests préliminaires ; la valeur immédiate de la transaction est donc faible, mais le chercheur obtient des droits sur l’exploitation future (typiquement des royalties). Puis lorsqu’après un investissement significatif, le développeur transmet à l’exploitant un produit dont l’efficacité est prouvée, le risque est quasiment écarté. La valeur immédiate de la transaction est donc plus élevée. Elle rémunère le risque pris par le développeur, milestones et royalties lui assurant un gain lié au succès commercial du produit.

8. Le droit des brevets prive de soins les populations des pays les plus pauvres.

Catherine Giboin (H.78), vice-présidente de Médecins du Monde, et Juliana Veras, coordinatrice du plaidoyer Prix des médicaments et systèmes de santé.
VRAI – Ce n’est qu’en 1994, après la conclusion des accords de l’OMC sur la propriété intellectuelle (Adpic), que les pays à revenus faibles et moyens ont dû reconnaître des brevets sur les médicaments. Mais l’OMC avait prévu pour les pays dits « les moins avancés » une période de transition, prolongée plusieurs fois – en 2015, l’échéance a été repoussée à 2033. Pendant l’épidémie de Sida, la déclaration de Doha de 2001 a réaffirmé le droit des pays de l’OMC de faire valoir les exceptions au droit des brevets, « pour protéger la santé et la vie des personnes » (article 27) et permettre l’accès à des produits de santé abordables. Les droits des brevets prévoient donc une série d’exceptions pour protéger la santé des plus pauvres. Mais ces exceptions ne sont pas utilisées. Dans le contexte de la pandémie de Covid-19, il est même étonnant que l’un des traitements potentiels, le remdesivir (du laboratoire américain Gilead), ait été breveté, dès le lancement des essais cliniques, auprès de l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle, alors que treize de ses États membres font partie de ces pays « les moins avancés », exemptés de protéger les brevets sur les produits pharmaceutiques. Le 6 avril, le directeur général de l’OMS Tedros Adhanom Ghebreyesus a demandé que les barrières financières à l’accès aux soins soient levées durant la pandémie, mais aussi que les entreprises et les institutions de recherche mettent en place un accès libre aux données scientifiques. L’OMS s’est engagée à ce que les médicaments et vaccins mis au point soient partagés équitablement entre tous les pays.

9. La délocalisation crée un risque de pénurie de médicaments en France.

Dimitrios Andritsos, diplômé de l’UCLA et du MIT, professeur associé à HEC Paris.
PLUTÔT VRAI – Rappelons que la première étape dans la fabrication d’un médicament est la production de son principe actif (API, pour active pharmaceutical ingredient ), qui, combiné à des ingrédients secondaires, permettra d’aboutir à la forme finale (FDF, pour finished dosage form) : cachets, pilules, etc. Même quand un médicament porte le nom d’une entreprise française, il y a de fortes probabilités qu’il ait été intégralement produit hors de l’Hexagone, dans des installations exploitées par des tiers. Pour les génériques (plus susceptibles de souffrir de pénuries), un acteur tiers peut par exemple produire l’API en Chine, puis l’expédier en Inde pour fabriquer le FDF. En vingt ans, la chaîne d’approvisionnement a évolué, pour tirer parti de coûts de main-d’œuvre plus bas et de normes environnementales moins strictes qu’en Europe ou aux États-Unis. Les faibles marges sur les génériques ont conduit à concentrer la production dans une poignée d’installations à l’étranger pour générer des économies d’échelle. Dans le contexte de la Covid-19, si la production d’API ou de FDF est interrompue pour faire face au risque de contagion, ou si un pays décide, pour raisons stratégiques ou impératifs de santé publique, de restreindre l’exportation de produits pharmaceutiques clés (ça a été le cas en Inde), les répercussions peuvent affecter des pays du monde entier.

10. Il serait possible pour les grands laboratoires de relocaliser leur activité, s’ils le souhaitaient.

Virginie Di Vita (E.16), directrice générale adjointe de la division chimie fine d’Axyntis.
VRAI – En vérité, la relocalisation de la production de médicaments ne serait pas si simple, mais elle n’a rien d’impossible. Notre industrie chimique a survécu à la politique de délocalisation des grands groupes pharmaceutiques. Le but n’est pas de rapatrier toutes les activités, mais en priorité les molécules qui présentent un intérêt thérapeutique majeur, par exemple dans la lutte contre les cancers ou les maladies du système nerveux. Ce mouvement de relocalisation, à mon avis souhaitable, est un sujet d’actualité, mais cela prendra du temps. Il implique de nouvelles stratégies, des décisions politiques et des accompagnements à différents niveaux. Pour les entreprises pharmaceutiques, relocaliser constitue un défi, puisqu’il s’agit de changer de modèle économique et de repenser leur chaîne d’approvisionnement afin de moins dépendre de pays lointains tels que l’Inde ou la Chine… Pour relocaliser, les entreprises françaises peuvent remonter le plus haut possible dans le procédé de fabrication d’un médicament. S’approvisionner en matières premières simples, et venant de plusieurs zones géographiques, permet aux entreprises comme la nôtre d’intégrer la valeur ajoutée à leur niveau, sans risquer d’être bloquées par un événement sanitaire ou géopolitique.