Mayada Adil (M.27), l’étoffe d’une résistante
Créatrice de mode, activiste pour les droits des femmes, médecin dans les camps de réfugiés et étudiante… La Soudanaise Mayada Adil (M.27) est au cœur de l’engagement. Portrait d’une porte-parole.
L’exil est une notion que Mayada Adil connaît depuis longtemps. Pendant son enfance à Khartoum, au Soudan, elle doit se rendre en Arabie saoudite chaque fois qu’elle veut voir son père, banni du régime d’Omar el-Béchir pour avoir travaillé pour le gouvernement civil en place avant le coup d’État de 1989. Et, à 8 ans, elle déménage pour de bon au royaume du pétrole, abandonnant une partie de sa famille et de ses amis… Mais aussi des enseignements qui lui tiennent à cœur, comme le théâtre, l’anglais ou le français, car les arts de la scène et les langues occidentales y sont considérés comme contraires à la morale religieuse. « Tout était haram, interdit…
Au début, c’était un peu difficile de s’adapter. Mais surtout, comme nous étions des migrants, mes parents nous mettaient la pression, à mon frère, ma sœur et moi, pour avoir de bons résultats scolaires. Du coup, j’ai dû devenir la première de ma classe ! » Dans son élan, elle se classe même en tête du classement national des lycées, et ses parents la destinent bientôt à de prestigieuses études de médecine. « Moi, je m’intéressais plutôt aux IT et à la mode… Mais j’ai suivi la recommandation de mes parents, qui avaient cette mentalité propre aux expatriés de vouloir briller à tout prix dans leur pays d’accueil », se souvient-elle.
Le retour au Soudan
Mais pour suivre cette voie, la jeune fille doit retourner au Soudan, où les écoles de médecine ont meilleure réputation à l’époque. On est en 2011 et cela fait dix ans que Mayada n’est pas revenue dans son pays d’origine. Et les choses ont bien changé. Mayada est d’abord choquée par le traitement réservé aux femmes, dont elle n’avait pas conscience étant enfant. Selon le régime autoritaire d’El-Béchir, leur place serait « dans la cuisine », une vision patriarcale qui a conduit peu avant à l’arrestation de la journaliste Loubna Ahmed al-Hussein, pour avoir porté un pantalon. Elle est ensuite émue par le sort des Sud-Soudanais. Jadis ses voisins et concitoyens, ils sont désormais ostracisés, lorsqu’ils n’ont pas purement et simplement quitté le pays après la sécession du Sud-Soudan en juillet 2011.
Ces prises de conscience successives font grandir en elle une autre vocation : celle d’aider les autres. Elle se spécialise bientôt en gynécologie et, par l’intermédiaire de la Fédération internationale des associations d’étudiants en médecine (IFMSA), elle se rend dans les régions rurales pour aider les femmes victimes de mutilation génitale, de violences sexistes ou de viol. Là, elle réalise à quel point les inégalités sont importantes dans le pays, en particulier pour celles qui n’ont ni revenus ni d’accès au soin. Mayada rejoint alors l’Organisation mondiale de la santé (l’OMS) afin de venir en aide au plus grand nombre. « J’avais besoin de cela pour me sentir connectée avec le peuple soudanais, je ne pouvais pas me contenter de simplement suivre mes études », confie-t-elle.
En 2013, la guerre civile éclate et des exilés sud-soudanais reviennent en masse au Soudan. L’OMS envoie alors Mayada dans les camps où les réfugiés sont rassemblés. Elle tisse alors des liens d’amitié avec les femmes qu’elle côtoie. « Je leur parlais de ma passion pour la mode et elles me disaient qu’elles pouvaient être mes mannequins ! Ce sont elles qui m’ont fait comprendre que la mode pouvait être un moyen de protestation très puissant. »
Modèles et subversion
Avec cette idée en tête, elle met de côté la médecine en 2017 et décide de se consacrer à la mode. Pour ce faire, elle est contrainte de délocaliser son activité.
« C’était impensable de faire cela au Soudan, où le régime forçait les femmes à s’habiller de manière traditionnelle. Alors, je suis partie au Kenya. J’avais peur que cette décision impacte ma vie… Et ça a été le cas ! », raconte la styliste. Depuis le pays sub-saharien, elle lance sa marque, sobrement baptisée Mayada, et planche très vite sur sa première collection, Nubian Queen. À travers ses créations, elle s’inspire des souveraines nubiennes qui régnaient vers le IIIe siècle avant J.-C. En rappelant une époque antique où son peuple était dirigé par des femmes et où le Nord et le Sud étaient unis, elle espère inciter ses contemporaines à réclamer plus de droits. C’est d’ailleurs en travaillant avec les réfugiées soudanaises qu’elle conçoit ses vêtements, leur permettant d’obtenir des revenus.
La couleur blanche y occupe une place essentielle, parce qu’elle symbolisait la résistance lors de l’occupation britannique, parce qu’elle est omniprésente dans les villes soudanaises, et parce qu’elle représente la gentillesse des Soudanaises, « un peuple au cœur blanc ». Quant à ses tissus, elle les obtient en récupérant çà et là des matériaux, faisant de sa ligne une marque à la fois subversive, éthique et responsable. « J’étais très fière de mon travail, mais mes parents ne l’entendaient pas de cette oreille. Ils ne comprenaient pas que je puisse abandonner une carrière de médecin pour faire ça, et ne voyaient pas la puissance du message. » La jeunesse soudanaise, elle, s’enthousiasme pour ses créations audacieuses et salue son engagement. Une popularité qui la place dans une position difficile : alors qu’un mouvement de protestation enfle à travers le pays, Mayada est bientôt considérée comme une gêneuse. Fin 2018, elle préfère fuir le pays.
Mobilisation féminine
Invitée à Paris pour présenter ses collections lors du salon de l’Africa Fashion Reception (une initiative panafricaine de mode parrainée à l’époque par l’Unesco), elle jette son dévolu sur la France. C’est ici, depuis la capitale, qu’elle suit la révolution soudanaise de 2019. « Au vu du contexte, je ne pouvais pas revenir. En revanche, ma position d’expatriée m’a permis de m’impliquer dans la contestation », explique-t-elle. Elle organise des manifestations et mène diverses actions. Avec un groupe d’activistes, elle déroule devant l’ambassade du Soudan, un drapeau soudanais confectionné avec des sous-vêtements de femmes, accompagné d’une banderole « Le corps des femmes n’est pas un champ de bataille ». « C’est une allusion aux traitements réservés aux femmes contestataires : après les avoir violées, les hommes du régime brandissaient leur culotte comme un signe de victoire. J’ai voulu glorifier ces héroïnes. »
La chute du régime d’Omar el-Béchir, en avril 2019, trouve d’ailleurs ses sources dans la mobilisation féminine, amplifiée suite à la hausse du prix des denrées alimentaires. « C’est une sacrée ironie du sort, car c’est dans les cuisines, là où le régime voulait laisser les femmes, qu’est née la révolution », se réjouit l’activiste.
De l’ONU à HEC
Les actions de Mayada attirent l’attention des médias français et lui valent d’être conviée à de nombreux événements, afin de parler de la situation des femmes au Soudan. En 2021, alors qu’elle suit un master en droits humains et action humanitaire à Sciences Po, elle est invitée au Conseil présidentiel pour l’Afrique, créé par Emmanuel Macron, et s’adresse directement au président français en lui demandant d’agir pour les femmes victimes d’excision en France. L’année suivante, Mayada Adil est nommée parmi les jeunes leaders des Nations unies pour les objectifs du développement durable. « C’était un peu un rêve pour moi, avoue la jeune fille. Je me suis souvenue que, quand je commençais à aider les femmes dans les camps de réfugiés, je voulais devenir ambassadrice de bonne volonté à l’ONU. Bon, ce n’est pas le même titre, mais l’idée est la même : défendre mon peuple au niveau international ». Pendant deux ans, elle vit entre Paris, Genève et New York et livre des discours poignants au Conseil de sécurité et à l’Assemblée générale des Nations unies.
Redevenue « simple citoyenne » cette année, elle s’inscrit, grâce à la bourse HEC Imagine Fellows au Master Sustainability and Social Innovation (SASI) d’HEC Paris. Son but, encore une fois, est de venir en aide au Soudan, plongé depuis 2023 dans une guerre civile dévastatrice opposant l’armée régulière à une milice paramilitaire. Un conflit qui a fait plus de 150 000 morts et déplacé environ 13 millions de personnes, soit près du tiers de la population du pays.
« Je pense que ce sont les entreprises qui vont redonner vie au Soudan, c’est donc ce biais-là que je veux désormais explorer. J’ai beaucoup d’expérience dans les ONG et le secteur public, je voulais en apprendre davantage sur le secteur privé. Et HEC est sans doute le meilleur endroit pour cela. »
Photographies : Ed Alcock
Published by Marc Ouahnon