Depuis une vingtaine d’années, Michel Tardieu (H.66) anime les conférences L’Heure H, rendez-vous emblématique de la communauté alumni consacrés aux grands enjeux économiques, politiques et sociétaux. Ce 27 janvier, il introduit la rencontre avec François Ecalle en rappelant l’ampleur du sujet du jour : « Les chiffres de nos finances publiques sont toujours aussi vertigineux », avant de donner la parole à son invité. Ancien haut fonctionnaire passé par le ministère des Finances et la Cour des comptes, ex-membre du Haut Conseil des finances publiques, il préside aujourd’hui Fipeco (Finances publiques et économiques). Face à l’auditoire, l’homme est venu dresser un état des lieux précis des finances publiques françaises — et surtout présenter les perspectives possibles, alors que la mécanique budgétaire redevient, plus que jamais, un sujet politique important.

Une trajectoire budgétaire en marches d’escalier

Cette Heure H est consacrée aux finances publiques, un sujet qui s’impose par sa permanence dans le débat économique et politique. Et si la salle pleine, comme à son habitude, attendait des clés de lecture, elle a surtout eu droit à une mise en perspective de long terme : « Nous savons gérer les crises, mais nous ne savons pas gérer les cycles », résume François Ecalle, en revenant sur un constat récurrent : la France laisse le déficit se creuser quand l’activité ralentit, ce qui est normal, mais peine à revenir au niveau antérieur une fois la croissance de retour.

En 2024, le déficit des administrations publiques s’établit à un peu plus de 160 milliards d’euros, soit 5,8 % du PIB. Le chiffre frappe, mais l’orateur insiste : raisonner en pourcentage du PIB, c’est la seule manière de comparer les déficits dans le temps et entre pays. Sur ce point, la France figure parmi les pays les plus déficitaires de l’Union européenne, et le diagnostic est indissociable d’un autre indicateur : la dette. Elle atteint 2 300 milliards d’euros, soit 113 % du PIB. « La dette est l’accumulation des déficits », rappelle-t-il, en décrivant une courbe en « marche d’escalier » : chaque crise ajoute un palier, et les périodes d’amélioration servent surtout à stabiliser, rarement à réduire.

Dépenses publiques : retraites et santé au cœur de l’équation

Son propos s’est ensuite concentré sur la dynamique des dépenses publiques. Sur plusieurs décennies, elles augmentent plus vite que l’activité, quand les recettes, à législation inchangée, progressent globalement au rythme du PIB. Dans ce déséquilibre, deux postes dominent : les retraites et la santé. Les prestations sociales portent l’essentiel de la hausse, alors que la masse salariale publique reste relativement stable et que l’investissement public, lui, tend plutôt à baisser. Autrement dit : la France dépense beaucoup, et dépense de plus en plus sur des postes structurels, difficiles à infléchir rapidement, tout en investissant moins qu’hier.

La comparaison internationale renforce la sensation de vertige : la France fait partie des pays en tête sur le ratio dépenses publiques/PIB (autour de 57 points), très au-dessus de la moyenne européenne. Même logique côté prélèvements obligatoires : malgré les baisses d’impôts récentes, le pays demeure parmi les plus taxés. Une configuration qui nourrit, dans la salle, une question presque existentielle : si l’on est déjà en haut du classement sur les moyens, pourquoi l’impression d’un essoufflement collectif persiste-t-elle ?

« Nous sommes très souvent sur le podium en matière de dépenses, mais très rarement en matière de résultats », rappelle Didier Migaud (cité dans la discussion). L’auditoire évoque l’éducation, les classements, la santé et les inégalités, et l’orateur acquiesce : le sujet de la performance de la dépense publique est massif — et surtout transversal. Il n’y a pas “un” secteur où tout se dérègle : les constats d’inefficacité se retrouvent un peu partout, et les réformes, quand elles finissent par arriver, prennent parfois des décennies.

Stabiliser la dette : l’urgence politique et le dilemme européen

La dette, elle, pose une autre question : jusqu’où peut-on monter avant que les marchés ne s’inquiètent ? François Ecalle évoque des scénarios où la dette pourrait atteindre 135 % du PIB au début des années 2030, à hypothèses “raisonnables” de croissance et de taux. Ce n’est pas la certitude d’une crise immédiate, mais l’entrée dans une zone où le pays doit convaincre, non plus par des discours, mais par des trajectoires crédibles. Le thermomètre de cette confiance tient en un mot : le spread, l’écart de taux avec l’Allemagne. Pour l’instant, note-t-il, les marchés restent relativement calmes par rapport à 2011-2012. Une différence majeure, toutefois : le rôle stabilisateur de la Banque centrale européenne, dont l’intervention — ou la simple promesse d’intervention — peut suffire à contenir la tension.

Mais M. Ecalle prévient : « C’est un moment où l’on va mettre notre destin entre les mains du conseil des gouverneurs de la BCE. » Une phrase qui résonne comme un rappel de souveraineté : si la stabilisation de la dette devient conditionnée à une aide extérieure, la marge de manœuvre politique se réduit, et l’arbitrage se déplace.

Comment stabiliser, alors ? Le débat glisse vers la notion de « solde primaire » : l’équilibre des comptes avant paiement des intérêts. En 2024, il serait déficitaire d’environ 4 points de PIB, soit 120 milliards d’euros ; en 2025, autour de 3 points, soit une centaine de milliards. L’ordre de grandeur de l’effort à fournir est donc massif. Et il l’est encore plus, explique-t-il, si l’on ajoute deux besoins appelés à monter : les dépenses de défense, avec l’objectif OTAN, et les investissements liés à la transition climatique. Dans cette équation, une tribune cosignée avec Olivier Blanchard (rappelée pendant l’échange) pointe la nécessité de dégager un excédent primaire sous certaines conditions : autrement dit, retrouver une capacité de financement « hors intérêts » — une marche qui oblige à choisir entre économies, hausses de recettes, ou un mix des deux.

C’est là qu’une phrase revient, presque comme un refrain institutionnel : « 75 % d’économies, 25 % de prélèvements obligatoires », une recommandation souvent associée à la Banque de France et à la Cour des comptes. « Je suis d’accord… mais on ne le fera pas », tranche-t-il, en rappelant un fait historique : la France a plus souvent choisi l’inverse, et parfois au-delà.

Les questions du public ouvrent alors des pistes “classiques” — et leurs limites. La lutte contre la fraude fiscale ? Oui, répond-il, il y a “à gratter”, les outils se sont renforcés, la coopération internationale a progressé, mais les montants récupérés restent loin des besoins : quelques milliards gagnés en quinze ans, très loin des centaines de milliards évoqués quand on parle de stabilisation à moyen terme. L’immigration comme levier d’actifs ? En théorie, l’effet peut être favorable à court-moyen terme si l’insertion sur le marché du travail fonctionne ; en France, nuance-t-il, la question de la qualification et de l’emploi est centrale. L’emprunt national ? Souvent coûteux, parfois plus que l’emprunt de marché, surtout quand il s’accompagne d’incitations fiscales. La capitalisation pour les retraites ? Possible à la marge, mais difficile à généraliser sans toucher à un « mastodonte » : l’assurance-vie, ses avantages fiscaux, sa liquidité, sa place dans les comportements d’épargne.

La salle, elle, revient aussi à un point très concret : qui détient la dette française ? La réponse est presque frustrante : on le sait imparfaitement, car les titres s’échangent sur les marchés mondiaux. On distingue toutefois quelques masses : environ 20 % détenus via la Banque centrale (dans le cadre des achats de titres), un peu moins de 30 % par des résidents français (assurance-vie, banques, fonds), et un peu plus de la moitié par des non-résidents — sans granularité fine sur la chaîne finale des détenteurs.

Au fil de l’échange, un autre risque se dessine en arrière-plan : celui d’un « déclin lent ». Une intervenante évoque la performance des politiques publiques ; un autre parle d’un pays « too big to fail ». François Ecalle n’écarte pas l’hypothèse d’une absence de crise brutale, mais d’un affaissement progressif : incertitude, sous-investissement, arbitrages défensifs des ménages et des entreprises. Il évoque alors l’idée d’un possible « effet ricardien » (quand la hausse de la dette incite à épargner davantage), et pointe un signal troublant : le taux d’épargne post-Covid ne serait pas redescendu comme attendu.

La conclusion, elle, prend un détour culturel. Interrogé sur la « technostructure » française, sur l’empilement administratif, sur cette attente constante d’une réponse de l’État, il répond presque en historien : « Relisez Alexis de Tocqueville. » Le jacobinisme, l’idée que tout remonte au sommet, et le réflexe de produire des dépenses ou des normes face à chaque problème : pour lui, ces ressorts anciens pèsent encore sur notre capacité à réformer vite et fort. Et pendant que le pays temporise, l’effort nécessaire augmente.

« Plus on attend, plus l’effort sera grand. Il vaut mieux ne pas attendre », lâche-t-il. Dans la salle, le sentiment est partagé : pas de catastrophisme immédiat, mais une alerte claire sur la trajectoire. Stabiliser la dette n’est pas seulement un exercice comptable : c’est, au fond, une question de crédibilité, de souveraineté et de choix collectifs.

 

Avatar photo

Published by