Jérôme Claraz (H.14), transformer l’urgence climatique en jeu collectif
Quand il s’agit de défendre l’environnement, Jérôme Claraz (H.14) préfère jouer cartes sur table. En créant son jeu de société personnalisable Carbone, il prouve qu’on peut se sensibiliser en s’amusant !
Peut-on parler du climat sans être culpabilisant ? Transformer une angoisse collective en moment de jeu ? Faire réfléchir sans faire la morale ? C’est le pari qu’a fait Jérôme Claraz (H.14) avec Carbone, un jeu de société aussi ludique que mordant, où chacun tente de gagner… sans provoquer l’effondrement collectif.
Ancien de la fintech, passé par les start-up et les grands groupes internationaux, Jérôme a mis sa carrière entre parenthèses pour suivre une intuition : et si le jeu de société devenait un outil puissant pour parler de l’environnement, autrement ?
Un jeu où tout le monde peut perdre
Tout commence par une question intime, presque banale. À la naissance de sa fille, Jérôme se surprend à douter : que signifie vraiment « offrir le meilleur » à ses enfants ? Une éducation bienveillante, des études prestigieuses, le confort matériel ? Ou tout simplement la garantie de vivre dans un monde encore habitable demain ? « Je me suis rendu compte qu’on vit tous ce paradoxe, explique-t-il. On veut profiter de la vie, voyager, consommer, mais personne ne veut non plus d’un monde à 50 degrés. »
Ce tiraillement est au cœur de Carbone. Inspiré de la théorie des jeux et du dilemme du prisonnier, le jeu met les joueurs face à leurs propres contradictions : coopérer pour préserver la planète ou se développer pour gagner la partie. Le joueur incarne un leader – qui caricature une figure du pouvoir économique, politique ou technologique – et pose des cartes pour se développer. Mais chaque carte produit du carbone. Au centre de la table, une pile fond inexorablement, symbolisant le dérèglement climatique. Si elle s’épuise, tout le monde perd.
Le jeu devient alors plus complexe : des alliances se nouent et les trahisons se succèdent… Un peu comme dans les négociations climatiques mondiales.
« Ce qui est fascinant, c’est d’observer les comportements, raconte Jérôme, jovial. Au début, les participants jouent comme dans la vraie vie : chacun pour soi. Puis, à mi-partie, ils comprennent qu’ils vont devoir coopérer… même s’il n’y a qu’un seul vainqueur à la fin. »
Climat créatif
Dès le départ, Jérôme refuse le ton anxiogène souvent associé à l’écologie. La première mouture du jeu était sombre, presque oppressante. Il l’abandonne rapidement. « Un jeu reste un jeu. Si on commence à juger ou à faire peur, on casse tout. » Il revoit la copie de Carbone, pour faire disparaître les mots anxiogènes et les remplacer par des jeux de mots. Le barrage hydroélectrique devient contre-courant, la permaculture court-circuit le gaz fossile… « Gaz pas chaud ». Le message demeure, mais en filigrane, il se glisse dans l’expérience et la dynamique du jeu, comme dans les émotions ressenties autour de la table. « On ne dit jamais “attention”, mais on le ressent. Quand la pile diminue et que les catastrophes s’enchaînent, l’angoisse émerge… et la partie devient plus stressante ! »
La fabrication de Carbone suit un chemin artisanal, presque militant. Amorcée après la pandémie, la conception passe par des prototypes en papier, des tableurs Excel, puis des tests pratiqués entre amis, auxquels succèdent des parties avec des inconnus dans des festivals. Jérôme sort de son cercle, accepte la critique, affine ses idées.
Un temps approché par de grands éditeurs (dont le mastodonte Hasbro), il choisit finalement la voie la plus risquée : devenir éditeur indépendant. « Être éditeur, ce n’est pas juste lancer un crowdfunding. C’est une démarche professionnelle, exigeante, surtout quand on vient de nulle part. » Lancé à l’été 2025, le jeu est aujourd’hui produit en Europe, dans une usine fonctionnant à 100 % d’énergie renouvelable – un choix rare dans une industrie largement délocalisée.
« Bien fait pour vous »
Pour se différencier de la concurrence, Jérôme ajoute un atout à son jeu : la possibilité de personnaliser des cartes. Grâce à l’intelligence artificielle, les joueurs peuvent créer leur propre avatar, ajouter une photo, un surnom, une citation… et jouer avec ! « J’ai découvert que les gens étaient profondément sensibles à cette personnalisation. Ce n’est plus un jeu standard : c’est un jeu bien fait pour vous. » Cette innovation est d’ailleurs l’une des clefs du succès : des entreprises, comme Guerlain, l’utilisent comme outil de sensibilisation ou comme cadeau corporate, en créant des cartes sur mesure pour leurs équipes.
Mais le recours à l’IA pour la confection de cartes individuelles expose Jérôme à une salve de critiques inattendue : des illustrateurs dénoncent l’usage de l’intelligence artificielle, accusant le jeu de contradiction écologique, voire de voler le travail créatif. « Ça a été très violent. J’ai eu l’impression d’être la cible d’un message qui me dépassait. » Avec le recul, il nuance. Carbone lui permet aussi de travailler avec des illustrateurs humains, d’imaginer des versions plus accessibles, de réfléchir à de nouveaux modèles hybrides. « L’IA n’est qu’un outil. Tout dépend de l’intention, de l’énergie qu’on y met. Elle peut être une menace ou une opportunité. »
Après avoir vendu les 3 000 premiers exemplaires en ligne, Jérôme élargit ses horizons. Disponible dans les magasins spécialisés, présenté lors des salons – dont le prochain Festival international des jeux qui se déroulera à Cannes en février –, est aussi désormais disponible sur Amazon et regarde vers l’international. Et à terme, Jérôme rêve plus grand encore : créer une maison d’édition engagée, accompagner de jeunes auteurs, inventer de nouvelles façons de produire et de raconter. « Je crois profondément qu’il n’y a pas d’opposition entre les mondes. Il faut créer des ponts. Et surtout, se faire confiance. Les plus belles choses arrivent quand on prend des risques. »
Et si Carbone ne devait laisser qu’une chose aux joueurs ? Jérôme sourit : « L’envie d’offrir un jeu personnalisé à quelqu’un qu’on aime. Parce qu’un jeu, c’est surtout un moment heureux partagé. Et aujourd’hui, ça, c’est précieux.»
Le jeu Carbone est commercialisé par la boutique spécialisée Philibert au prix de 25 euros.
Published by Rinade Chalach