De l’industrie à l’éducation, d’HEC aux salles de classe, Clémence Adrey a suivi un fil rouge : l’humain. Aujourd’hui directrice des Petits Crayons et présidente d’un groupe d’écoles bilingues, elle défend une vision exigeante et joyeuse de l’apprentissage.

À première vue, le parcours de Clémence Adrey (H.08) pourrait sembler classique : une famille “plutôt intello”, une classe préparatoire, HEC. Mais très vite, quelque chose résiste. Ce qui la guide n’est pas la promesse d’une carrière toute tracée, ni l’attrait des trajectoires toutes faites. C’est un goût prononcé pour le concret, pour le lien humain, et pour les lieux où l’on apprend — parfois là où on ne s’y attend pas.

HEC, ou l’école des relations humaines

Entrée à HEC en 2004, Clémence ne cite ni un professeur fétiche ni un cours fondateur. Ce qu’elle retient, c’est “l’informel”. La vie de campus, la communauté, cette capacité très particulière de l’école à apprendre ailleurs que dans les amphithéâtres. « On apprend ce que c’est que travailler avec les autres, gérer les relations, mesurer l’impact de ce qu’on dit, de ce qu’on fait. C’est déjà une forme de vie professionnelle. »

Si elle devait retenir un enseignement précis, ce serait pourtant sans hésiter la comptabilité — « le seul cours vraiment pragmatique, celui qui sert toujours ». Le reste, dit-elle, relève d’une culture générale essentielle : celle qui permet ensuite de comprendre, de s’adapter, de saisir les enjeux quand on entre dans le monde du travail.

Santé, industrie, réalité

Diplômée en 2008, Clémence débute dans le conseil, sur des sujets de santé : assurance, mutuelles, prévention. Elle y découvre un secteur en mutation, à l’époque où les ARS se mettent en place et où la gestion des maladies chroniques en est à ses débuts. Mais le conseil ne la retient pas longtemps. « J’ai une petite fibre rebelle », sourit-elle.

Le tournant se fait chez Air Liquide Santé. Là, elle trouve ce qu’elle cherchait : l’industrie, le tangible, le produit. Chef de produit dans une petite entité du groupe, elle travaille sur des ventilateurs respiratoires à domicile. Cahiers des charges, échanges avec les médecins, collaboration étroite avec la R&D. « On fabrique quelque chose qui a une réalité. Et ça, pour moi, ça change tout. »

Le moment du doute… et du déclic

Puis vient un poste plus institutionnel, plus politique, dans un contexte de crise de gouvernance. Beaucoup de reporting, peu de sens. Clémence s’épuise. Et commence à s’interroger : qu’est-ce qui revient, au fond, dans toutes ses expériences ?

La réponse n’est ni un secteur, ni un titre. C’est une scène récurrente : « J’avais toujours une chaise libre dans mon bureau. Les gens venaient s’asseoir et me raconter leur vie. » Elle s’intéresse alors de plus en plus au management, à l’accompagnement, puis au développement de l’enfant. Et elle fait un lien décisif : les mécanismes sont les mêmes. Mais avec les enfants, dit-elle, « on construit, on ne répare pas ».

Les Petits Crayons : une école comme une communauté

L’idée de créer une école naît presque par hasard, d’une blague échangée avec une amie d’enfance, enseignante : « Et si on ouvrait une école bilingue ? » À force d’en parler, elles le font.

Les Petits Crayons ouvrent leurs portes en 2020, à Paris, dans le XVème arrondissement. Deux classes, une structure volontairement petite, un esprit hybride entre crèche et école, et un bilinguisme vécu au quotidien. À l’ouverture, en plein Covid : cinq élèves. Pour tenir, elles lancent un centre de loisirs le mercredi et pendant les vacances. Le bouche-à-oreille fait le reste.

La pandémie rend l’aventure plus singulière encore : masques, attestations, périodes de confinement. « C’était intense, mais très entrepreneurial. Des moments sous l’eau, et parfois deux heures de vide dans l’après-midi. » Les fondatrices tiennent, portées par une conviction simple : rester petites, rester libres, construire une vraie communauté.

Le bilinguisme, une évidence intime

Si l’école est bilingue, ce n’est pas un positionnement opportuniste. Pour Clémence, c’est une évidence personnelle. Dès l’enfance, l’anglais n’est pas seulement scolaire : séjours réguliers en Angleterre, conversations, chansons, films. « J’ai grandi en partie en Angleterre, dans ma tête et dans mes références. » Le bilinguisme est une seconde nature — il devait être au cœur du projet.

Changer d’échelle sans perdre le sens

En 2023, son associée part à l’étranger. Clémence reprend seule la direction des Petits Crayons. L’école fonctionne, mais l’envie de changement revient — pas pour grandir à tout prix, plutôt pour se remettre en mouvement.

C’est à ce moment qu’elle rejoint un groupe d’écoles bilingues hors contrat lui aussi, qu’elle contribue à structurer et à renommer BIM School. Elle en devient présidente début 2025. Le groupe réunit aujourd’hui cinq écoles maternelles et élémentaires, à taille humaine, avec des pédagogies diverses (Montessori, pédagogies actives), mais un socle commun : respect du rythme de l’enfant, parcours individualisés, lien étroit avec les familles.

Sur Montessori, Clémence est nuancée. Admirative de la pionnière, elle se méfie des dérives dogmatiques. « Ce n’est pas la méthode qui fait la qualité pédagogique. C’est l’enseignant. »

Construire une culture avant de construire une marque 

Son chantier du moment n’est pas l’expansion, mais la cohérence. Une identité de groupe construite avec les directrices, des formations communes, des équipes qui se parlent, une culture partagée. « L’idée, c’est que chaque école garde sa personnalité, tout en appartenant à un ensemble lisible et solide. » 

Cette cohérence se reflète aussi dans les familles accueillies : expatriés, familles de quartier, parents en quête d’une alternative à l’école classique, notamment pour des enfants qui ont besoin de bouger, de respirer, d’apprendre autrement. 

Dans ce petit monde de l’éducation, les trajectoires se croisent souvent. Clémence aime raconter que son “bras droit” aujourd’hui, qui l’accompagnait déjà lorsque le groupe s’est structuré, avait auparavant créé et dirigé une école Montessori dans le 9ᵉ arrondissement. Une école dans laquelle l’aînée de Clémence a fait toute sa maternelle. « Le monde de l’éducation est minuscule sourit-elle, on finit toujours par se retrouver. » 

Diriger un groupe d’école signifie également gérér l’imprévu. À la veille de la rentrée de janvier 2025, une directrice pédagogique fraîchement recrutée démissionne brutalement. En quelques jours, il faut réorganiser, rassurer les équipes, trouver une solution. Grâce à son réseau, Clémence recrute finalement une nouvelle responsable alignée avec ses valeurs, qui partage aujourd’hui son temps entre Les Petits Crayons et une autre école du groupe.  « C’est dans ces moments-là qu’on mesure à quel point le management est un métier en soi », dit-elle. 

Pour Clémence Adrey, l’éducation est avant tout une affaire de responsabilité collective. « Quelqu’un doit se sentir responsable de l’enfant toute la journée. » Une école comme une petite société, en somme — mais à taille humaine. 

 

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