Le destin lui a réservé bien des tours… Promis à une carrière de milieu de terrain au sein d’un grand club d’Alexandrie, Amr Metwally est devenu un acteur incontournable du monde de la santé au Moyen-Orient, concevant et organisant les hôpitaux et centres de soins les plus performants comme les plus spectaculaires.  

 

Chaque semaine, la même scène se répète. Lorsqu’Amr Metwally (E.16) s’apprête à regarder un match de football à la télévision, il convie sa petite famille devant le poste. Mais Anas, Adam, Lina et le petit Yahya ont bien du mal à rester en place, et la fratrie préfère rapidement vaquer à d’autres occupations… L’ingénieur-architecte égyptien, installé depuis maintenant onze ans au Qatar, se dit que ses enfants auraient été un peu plus passionnés s’ils avaient pu voir leur propre père évoluer sur le terrain. « Ça s’est joué à peu de choses, je suis passé très près d’une carrière de footballeur, nous raconte-t-il aujourd’hui. Devenir un grand champion a toujours été mon rêve d’enfant. Mais parallèlement, comme j’avais de très bons résultats scolaires, on m’a proposé à 16 ans de suivre des études de médecine, puis de rejoindre une école d’ingénieur au sein du département d’architecture. » Très vite, le jeune homme comprend qu’il ne pourra pas combiner les deux. « Pour devenir un joueur de haut niveau, il faut s’entraîner au minimum cinq heures par jour. À ma majorité, j’ai donc annoncé à mes professeurs et à mes parents que j’abandonnais les études traditionnelles pour me consacrer pleinement au sport. Ce fut un cataclysme. Mon père en a été si blessé qu’il en est tombé gravement malade. J’ai cru qu’il bluffait, mais non : il ne pouvait pas imaginer que son fils ainé renonce à une prestigieuse carrière d’architecte pour pousser un ballon du pied… » Sous la pression, Amr est donc forcé de renoncer à son rêve, alors qu’Al Olympi, le principal club d’Alexandrie, lui avait ouvert ses portes. Il en gardera longtemps une profonde fêlure…  

 

Expert santé malgré lui 

En 2002, après avoir obtenu son diplôme d’architecte, il enseigne quelques mois à l’université, mais bifurque très vite vers le travail dans un cabinet d’architecte au sein d’Eslamiya Art Center. « J’étais le plus jeune au sein de l’équipe, et on m’a confié des dossiers dont les seniors ne voulaient pas. Moi qui espérais concevoir des musées, des hôtels ou des centres commerciaux, tous ces projets prestigieux relayés par les médias, mes supérieurs m’ont confié la réalisation… d’un centre médical. Il n’y avait rien de moins glamour. Je n’étais pas en position de refuser. J’ai eu l’impression qu’on brisait mes rêves une seconde fois. » Le coup est d’autant plus rude qu’il doit abandonner son travail de design sur le hall du musée national d’Alexandrie, dédié aux trésors archéologiques égyptiens que le président Hosni Moubarak inaugurera un an plus tard devant toutes les caméras du monde. La mort dans l’âme, le jeune architecte consacre alors son énergie à son projet de santé, pensant, un peu naïvement, qu’il aurait finalisé son travail en quelques semaines. « Je ne pouvais pas plus me tromper ! Il m’a fallu plus de deux mois juste pour m’entretenir avec les médecins et infirmiers du futur hôpital afin de comprendre leurs attentes… Deux ans après, alors que la conception était enfin arrivée à son terme, mon cabinet m’a confié un projet du même ordre, puisque mes supérieurs étaient pleinement satisfaits de mon travail. J’avais la désagréable impression qu’on m’avait collé une étiquette sur le front. » 

 

Sollicité de toutes part aux Émirats 

 

Cette étiquette, il en fera une force. Car sur le marché international, il est bien plus aisé de trouver un architecte capable de construire des tours qu’un hôpital répondant aux normes de santé les plus exigeantes. Amr Metwally s’en rend compte en 2005 alors qu’il est sollicité de toutes parts au moment où il s’installe avec sa famille aux Émirats arabes unis, à Dubaï. Il collabore à des projets titanesques comme la Cleveland Clinic Abu Dhabi. « Ce fut un déclic. Je me suis rendu compte que j’avais acquis un savoir qui allait bien au-delà de la simple conception de bâtiments, et que j’étais capable de comprendre la stratégie d’un établissement de santé, d’anticiper le flux des patients… J’ai eu alors envie d’aller encore plus loin dans mon expertise, notamment sur toute la partie financière et stratégique. Et c’est tout naturellement que je me suis tourné vers un Executive MBA… » Alors qu’il travaille au sein de la Hamad Medical Corporation (HMC), le premier fournisseur de soins à but non lucratif du pays, il poursuit son cursus à HEC Paris au Qatar, qui, outre l’EMBA, propose un Mastère Spécialisé Strategic Business Unit Management, des Certificats Executive, ainsi que des programmes sur mesure pour les entreprises de la région du Conseil de coopération du Golfe. Uniquement des cours dispensés en anglais pour répondre aux besoins spécifiques des cadres et professionnels à fort potentiel et occupant déjà des postes de management au Qatar et au Moyen-Orient. En 2021, à l’occasion de ses dix ans d’existence, HEC Paris au Qatar vient d’ailleurs d’inaugurer des nouveaux bâtiments dans le quartier en pleine expansion de Msheireb Downtown, et compte déjà plus de 700 alumni, l’une des communautés les plus importantes et les plus dynamiques du réseau HEC à l’international. « Cet enseignement a changé complètement ma manière de travailler. Jusqu’ici, je n’avais appris qu’à travers ce que m’avaient transmis les médecins. Et subitement, la focale s’est ouverte : business et développement, questions de sécurité, relations avec le gouvernement et les ONG, mais aussi avec les grands laboratoires comme Pfizer, Johnson & Johnson ou Medtronic… HEC m’a appris à appréhender tout le spectre du monde de la santé. » 

 

À Doha, un centre médical dernier cri 

Cette approche holistique, il la met aujourd’hui à contribution au sein du centre Itqan de simulation et d’innovation, situé au cœur du campus médical Hamad Bin Khalifa de Doha. Sur plus de 12 000 m2, cette gigantesque structure inaugurée en 2019, après de huit ans de conception, propose des techniques et des enseignements dernier cri pour former les médecins et infirmiers du Qatar. Simulations de diagnostic, salles d’entraînement chirurgical, laboratoire de réalité virtuelle… Pour la conception du design général comme le suivi de sa réalisation, l’ingénieur-architecte a bénéficié de moyens conséquents, à l’instar de la plupart de ses projets au Moyen-Orient. Mais lorsqu’on lui demande s’il compte s’atteler prochainement à la construction d’autres bâtiments dédiés à la santé, il balaie d’emblée l’hypothèse. « Ma place est pour l’instant au sein d’Itqan… Depuis que j’obtenu mon EMBA, on m’a proposé le poste de directeur exécutif adjoint avec pour mission de couvrir toute la partie opérationnelle du centre, définir les procédures internes et externes, et surtout dessiner les contours d’un business-model afin de rendre Itqan financièrement indépendant à 100 %. Nous devrions pouvoir atteindre cet objectif d’ici un an, et créer ainsi un benchmark pour les autres établissements de service public du pays. »  

 

 

Importer des chats, des moutons… et des cadavres 

 

Une parfaite connaissance du droit médical lui est nécessaire au quotidien, notamment pour gérer les entrées et sorties au sein du « laboratoire humide » du centre, conçu pour éviter toute fuite et contamination, et qui doit accueillir les cobayes sur lesquels vont s’entraîner les futurs médecins. Et pas seulement des mannequins : des souris, des chats, des moutons… mais aussi des cadavres humains, qui constituent 20 % des sujets analysés. « C’était la première fois au Qatar que l’on importait des dépouilles d’hommes et de femmes pour la recherche médicale. Il a fallu montrer patte blanche auprès du ministère de l’Intérieur, auprès du ministère de la Santé publique… Mais comme le Qatar est un pays musulman, nous avons parallèlement mené des discussions avec le ministère des Biens religieux et des Affaires islamiques. Au final, six mois ont été nécessaires pour que l’on puisse décrocher l’autorisation. Désormais, il me reste un autre défi à relever : convaincre les autorités de nous autoriser à analyser des porcs, qui sont les animaux dont le métabolisme et l’anatomie sont les plus similaires aux nôtres [en janvier 2022, un cœur de porc a d’ailleurs pour la première fois été greffé sur un humain, NDLR]. Mais je ne cache pas que pour faire entrer des cochons au Qatar, il faut déployer des trésors de diplomatie ! » Quand il regarde en arrière, il sourit en pensant aux nombreux accrocs qui ont émaillé sa carrière. « Ma vie n’a pas toujours été facile, mais j’ai appris à ne jamais renoncer. Le destin ne m’a pas amené là où je m’y attendais, mais aujourd’hui je suis en paix avec qui je suis et ce que je suis devenu. Au sein de l’Itqan, les gens oublient que je suis un architecte : on m’appelle souvent docteur Amr ! », sourit-il, pensant aux prochaines étapes de son sinueux parcours, sans doute bientôt au sein d’un important cabinet de conseil. Ce soir, il trouvera peut-être le temps de regarder un match de foot à la télévision. Il sait qu’il a toujours peu de chance de retrouver ses enfants à ses côtés sur le canapé. Mais une chose est sûre : quand il verra les joueurs évoluer sur le terrain, il n’aura plus de pincement en cœur… 

 

 

Amr Metwally en dix dates 

1980 Naissance en Égypte 

1995 Rejoint Al-Olympi, le principal club de football d’Alexandrie 

1997 Intègre l’école d’architecture 

1998 Renonce à sa carrière de footballeur 

2002 Décroche son diplôme d’architecte 

2004 Travaille sur son premier projet de santé au sein du cabinet Eslamiya Art Center 

2005 S’installe à Dubaï et se concentre sur le design d’établissements médicaux aux Émirats 

2011 Rejoint la Hamad Medical Corporation au Qatar 

2015 Débute son EMBA à HEC Paris in Qatar 

2020 Intègre le centre de formation médical Itqan de Doha qu’il a conçu en tant que directeur exécutif adjoint 

Par La rédaction

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