HEC Stories #9 : L’édito de Frédéric Jousset

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Démocratiser sans abaisser

Le musée du Louvre, dont je suis administrateur, a décidé de changer l’écriture romaine en chiffres arabes dans la signalétique des salles pour faciliter l’orientation des visiteurs, à 70 % étrangers. Abandonner une numérotation ancienne et désuète au profit d’une indication plus contemporaine (même si les chiffres arabes sont aussi vieux), est-ce là le signe d’une capitulation sur l’autel de l’égalitarisme, ou d’une volonté de rendre accessibles au plus grand nombre des lieux jugés abscons, déconnectés et ennuyeux ? Il ne s’agit pas seulement d’améliorer l’accueil des touristes chinois, mais aussi des visiteurs français, qui sont encore trop rares dans les musées (seuls 50 % de nos compatriotes les fréquentent chaque année). Le débat mérite d’être ouvert. À l’ENA, Amélie de Montchalin (H.09), ministre de la Transformation et de la Fonction publiques, juge que l’anglais et la culture générale sont discriminants et que leur place au concours devrait être revue… Est-ce une bonne piste ? Déjà que nos hauts fonctionnaires maîtrisaient mal la langue de Shakespeare… La question se pose aussi à HEC.

Année après année, le concours d’entrée à HEC produit les mêmes discriminations. L’Ile-de-France ne fournit que 25 % des bacheliers, mais quinze prépas parisiennes se partagent 75 % des admis. Alors que 25 % des candidats en classe prépa sont boursiers, ils ne représentent que 10 % des admis à HEC. Pierre Bourdieu, docteur honoris causa d’HEC en 1985, pointait déjà en 1964 dans Les Héritiers : Les Étudiants et la culture la reproductibilité des hiérarchies sociales. Faut-il alors instaurer des quotas, et tordre la hiérarchie du concours, comme a pu le faire Sciences Po ? J’ai reçu de nombreux courriers d’alumni, sensibles à la question d’un nécessaire équilibre entre l’ouverture sociale, le maintien de l’anonymat et de l’égalité des candidats, et refusant tout « coup de com » sur un sujet aussi central. Leurs voix ont été entendues et portées dans les instances de gouvernance, où l’association des alumni est représentée. Comme pour les écoles d’ingénieurs, un système de bonification des carrés (première tentative), étendu aux cubes boursiers, est actuellement à l’étude et permettrait d’obtenir des avancées significatives. HEC doit faire le pari de l’excellence et de la diversité, à l’image des trajectoires exceptionnelles de nos camarades Nathalie Becquart (H.92), première femme à siéger au synode des évêques, Stéphane Demoustier (H.00), lauréat des César, ou Jean-Paul Agon (H.78) et sa décennie exceptionnelle à la tête de L’Oréal. HEC est bien l’école de tous les possibles !

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