HEC Stories #7 : l’édito d’Arthur Haimovici

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Une question d’échelle

Pour ce second numéro dédié aux conséquences de la crise, nous nous intéressons cette fois à un de ses aspects positifs. Avec tous les bouleversements qu’elle a engendrés dans nos modes de vie, avec ce masque bleu ciel qui s’est imposé aux visages du monde entier, la Covid-19 aura bien eu une vertu : elle nous a réveillés et a mis devant nos yeux l’extrême dépendance de nos sociétés vis-à-vis de leur environnement. Le plan de relance et les 30 milliards que la France va consacrer à la transition écologique sont un premier résultat tangible de ce coup de semonce tiré par la planète.

Mais dans quoi devrions-nous les dépenser, ces milliards ? Faut-il les investir dans les technologies d’une transition qui permettrait de maintenir peu ou prou nos modes de vie actuels ? Ou au contraire financer l’adaptation de nos sociétés à une nouvelle et durable période de sobriété ? Ce dilemme fondamental traverse tout notre dossier page 37. Nous, habitants des pays riches, avons pris pour acquise l’idée que nous pourrons toujours nous déplacer facilement sur des centaines de kilomètres, avoir de la nourriture et du chauffage, des écoles et des hôpitaux. Pourtant à l’échelle de l’humanité, ces avantages viennent tout juste d’apparaître. L’homo sapiens a 300 000 ans, tandis que la « civilisation thermo-industrielle », qui a radicalement transformé ses conditions de vie, n’a que deux siècles. Cette extraordinaire accélération de l’histoire a eu lieu, car nous avons trouvé un ingrédient miracle pour pirater les échelles du temps et puiser dans les strates de la géologie de quoi servir nos besoins immédiats. Cet ingrédient, c’est le pétrole. Même si tous les regards sont aujourd’hui tournés vers l’électricité et les énergies renouvelables, il faut garder à l’esprit que notre bien-être matériel reste entièrement fondé sur les énergies fossiles. Or le pétrole que nous brûlons si généreusement par nos transports, nos achats, nos loisirs, a mis des dizaines de millions d’années à se former. Parallèlement, le CO2 que nous rejetons dans l’atmosphère ne se dissipera pas avant des centaines de milliers d’années. Et la vie sur Terre, que nous sommes en train d’anéantir (60 % des vertébrés ont disparu en cinquante ans !), mettra entre 500 000 ans et 7 millions d’années pour se reconstituer.Ces échelles de temps surhumaines n’ont rien à voir avec les échéances électorales, les prévisions statistiques ou les modèles économiques.

Rappelons-nous comment Keynes, par exemple, repoussait d’un revers de main la question des horizons lointains : « Sur le long terme, nous sommes tous morts. » À l’heure de décider s’il vaut mieux se jeter à corps perdu dans l’espoir d’un développement technologique salvateur ou nous ménager une descente pas trop douloureuse vers un monde de parcimonie énergétique, c’est pourtant bien avec ce cadre de référence qu’il convient de réfléchir. Tout le défi de notre époque est là : régler l’action humaine à l’échelle de son impact, qui se compte désormais en millions d’années. Une ambition immense, inouïe, qui devrait inciter à la prudence. Comme l’écrivait Tocqueville face à la nouveauté radicale de la démocratie américaine : « Le passé n’éclairant plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres. »

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