HEC Stories #5 : l’édito d’Arthur Haimovici

0

La nature comme on l’aime

Des formes nettes et sans bavure, des arbres lisses au feuillage régulier, des montagnes vectorielles sous un ciel bleu Pantone®. Nous la rêvons ainsi désormais, idéale, anthropisée à l’extrême.Comme dans les films de Walt Disney, auxquels notre couverture ressemble un peu. Une chercheuse du Muséum d’histoire naturelle a récemment montré comment la représentation de la faune et la flore avait évolué dans les dessins animés du studio américain. De Blanche-Neige et les Sept Nains (1938) à Raiponce (2010), le milieu naturel n’a eu de cesse de se simplifier, de se raréfier pour offrir une variété d’espèces rétrécie et atteindre un inquiétant dépouillement. Un signe parmi d’autres que la nature est progressivement évacuée, à bas bruit, de notre imaginaire.

Ce phénomène est d’autant plus redoutable qu’il passe inaperçu à l’échelle de l’individu, chaque génération ignorant tout des richesses naturelles dont jouissait celle qui l’a précédée. C’est ce qu’on a appelé « l’amnésie environnementale générationnelle ». Les enfants du XXIe siècle ne se rendent pas compte qu’ils ne sont qu’une étape de plus dans le chemin qui éloigne l’humanité du reste de la biosphère. Mais ils marchent à bonne allure : une étude américaine a montré qu’ils passent en moyenne trois fois moins de temps dehors que leurs parents. Cet éloignement est dangereux pour eux. Car la recherche est formelle sur ce point : nous avons constitutivement besoin d’être en contact avec la nature. On ne sait pas bien expliquer pourquoi, mais il est établi que le simple fait de voir un arbre par la fenêtre accélère les guérisons post-opératoires dans les hôpitaux, diminue l’agressivité dans les prisons, etc.

Cet éloignement est dangereux pour nous tous. Car à mesure que notre expérience de la nature se réduit, elle est de moins en moins présente dans notre cadre mental de référence, cet ensemble de valeurs que nous construisons justement pendant l’enfance. L’air de rien, c’est peut-être là qu’il faut chercher la raison de l’étonnante inaction humaine face au désastre écologique. Si clairs et objectifs que soient les constats des scientifiques, si déchirants que soient les appels des Greta Thunberg ou autres collectifs militants, dans notre inconscient, ils font de moins en moins écho. Pour une raison qui s’énonce simplement : quoi qu’on en dise, nous connaissons et nous aimons de moins en moins la nature. Moins nous l’aimons, moins nous la protégeons, et cela contribue à l’éloigner de nous.

C’est ce cercle vicieux que les néo-ruraux entendent briser. Revenir sur terre, renouer ses liens avec le reste du vivant, retrouver des racines et du calme, ils sont de plus en plus nombreux à vouloir le faire, notamment parmi les jeunes. Alors, coup de bêche dans l’eau ou amorce d’un vrai changement de société ? La question est en tout cas posée, à vous, lecteur, vous qui gardez peut-être dans le coin de votre tête le rêve de tout plaquer un jour pour élever des brebis en Lozère. Si vous franchissez le pas, sachez que vous ne serez pas le premier à accrocher un diplôme d’HEC au mur d’une ferme.

Lire aussi : HEC Stories #4 – l’édito d’Arthur Haimovici