HEC Stories #3 : L’édito de Frédéric Jousset

0

Vive la culture !

Quel invité a établi le nouveau record des Matins HEC-Challenges ? Un(e) patron(ne) du CAC ? Que nenni! Un(e) startupper en vue ? Non plus ! Un(e) politique ? Encore moins… C’est un directeur de musée. Pas n’importe lequel, puisqu’il s’agit du Louvre, le plus grand musée du monde.

Cet homme, c’est Jean-Luc Martinez, venu nous raconter sa fabuleuse histoire, celle d’un enfant né à Rosny-sous-Bois en 1964 de parents immigrés espagnols – son père est facteur, sa mère concierge – et qui à 11 ans, lors d’une visite scolaire au Louvre, vit une révélation. Fasciné par la beauté des sculptures grecques, il décide d’en faire son métier.

Bac mention très bien (c’est le premier bachelier de sa famille), double maîtrise d’histoire et histoire de l’art, puis agrégation, il est recruté après une campagne de fouilles en Grèce au prestigieux département des antiquités grecques et romaines dont il deviendra le directeur dix ans après. En 2013, c’est lui que le président de la République choisit pour diriger le Louvre. Cette histoire montre trois choses.

Premièrement, l’ascenseur social n’est pas complètement bloqué dans ce pays, charge à nous d’aider massivement la fondation dans sa 3e campagne pour que d’autres jeunes passionnés puissent poursuivre leurs rêves en entrant à HEC. Deuxièmement, le contact avec les oeuvres peut changer une vie. En inaugurant le Louvre Abu Dhabi, Emmanuel Macron citait Dostoïevski : « La beauté sauvera le monde. » Elle peut aussi extraire un homme de sa condition.

Enfin, la présence massive d’HEC venus écouter un manager dont le but n’est pas de maximiser le profit mais de rendre la culture accessible au plus grand nombre montre l’intérêt que portent nos camarades, jeunes et moins jeunes, aux parcours professionnels riches de sens. À cela, le monde corporate n’oppose trop souvent qu’un univers orwellien déshumanisé. Le process, la compliance, le RGPD, le budget, les évaluations pseudo-scientifiques (« les 360 ») , le reporting, le jargon anglicisant ou carrément algébrique (mon N+1, les KPIs)… Ces mots vous parlent ? Sans évoquer les « valeurs incantatoires » (client first, excellence, qualité, team work…) qui ne mobilisent plus grand monde.

En face, les start-up imposent une dictature du cool où l’interdiction des cravates dans les coworking du Sentier fait écho à celle des baskets à la Défense, et une étrange novlangue change le DRH en « Chief Happiness Officer » et le directeur marketing en « Brand Evangelist ». Ne caricaturons pas : les entreprises peuvent être des aventures humaines formidables, mais elles ne le sont trop souvent que pour une petite poignée. Il est étonnant que Houellebecq ne se soit pas encore emparé de ce monde corporate.

Passer de la culture d’entreprise à la culture en entreprise est donc un enjeu majeur. « L’art est le plus court chemin d’un homme à un autre », disait Malraux. La culture relie les hommes entre eux. Elle les élève aussi : la différence entre un manager et un leader dépend parfois seulement de sa culture générale. Combien de cadres connaissent l’histoire du quartier où ils travaillent ? Des artistes, écrivains, scénaristes, qui se sont emparés de leur métier ?

Bref, il est temps d’inviter les artistes à décorer les salles de réunion, et de siffler la fin des parties de baby-foot pour retourner au Louvre ! Émerveillés, les salariés pourront y voir ce que Peguy appelait « le long chemin de l’humanité ».

Lire aussi : HEC Stories #2 – L’édito de Frédéric Jousset