Accueil Boutique Magazine Numérique HEC Stories n°6 – Été 2020 (version numérique)

HEC Stories n°6 – Été 2020 (version numérique)

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un sentiment océanique

Avec ses murailles d’eau, enroulées comme une immense chevelure et striées à la façon de certaines estampes japonaises, notre image de couverture rappelle la célèbre vague d’Hokusai et son écume crochue. Menaçante, la houle l’est ici autant que celle du maître nippon, mais à la différence des barques de pêcheurs submergées sous le regard indifférent du mont Fuji, notre surfeur anonyme, lui, a sa chance. Il peut s’en sortir, à condition de s’accorder avec les puissances de l’océan, de suivre le mouvement de l’onde, souple quand il le faut, tendu quand c’est nécessaire, concentré sur un seul objectif : rester debout au milieu de la tempête. Les habitants d’Hawaï avaient pour désigner le surf un terme qui signifie : « faire corps avec la vague pour glisser sur elle ». Et ce qui nous apparaît aujourd’hui comme un sport tenait pour eux davantage du rite ou de l’exercice spirituel. On dit par exemple que c’est pour accompagner les derniers moments de certaines divinités marines ayant pris la forme de vagues, qu’ils sortaient leurs grandes planches de séquoia et se mêlaient aux ondes expirant sur le rivage. Surfer, c’est trouver son équilibre sur un élément instable et imprévisible. C’est se sentir relié à un univers immense, le ciel au-dessus, l’océan en dessous, tous deux mouvants et insondables. L’humilité est de mise dans cet exercice, car, même en mesurant les vents et les ondes sismiques, nul n’a jamais su prédire les vagues. Elles peuvent happer les surfeurs les plus chevronnés, leur rouler dessus, les porter, les faire chuter, les tuer parfois. Pourtant, plusieurs d’entre eux racontent qu’entrer en harmonie avec cet élément, en glissant dans un rouleau ou sur une longue déferlante, procure un intense sentiment de connexion avec le monde et une sensation de temps arrêté si profonde et enivrante qu’elle vaudrait des années entières d’existence. Un peu à la manière du « sentiment océanique » qu’évoque Romain Rolland dans une lettre à Freud. Imprévisible, brutale et irrésistible, la crise du coronavirus nous a tous saisis par surprise. Elle nous a rappelé notre fragilité et notre dépendance vis-à-vis de la nature. Comme toujours, les plus faibles ont pris le choc de plein fouet : à l’échelle du monde, les nations les plus pauvres, à celle des économies occidentales, les entreprises les plus petites, premières exposées aux répercussions de cette gigantesque houle, dont le gros est encore à venir. Celles qui émergeront auront non seulement appris à s’adapter aux vents mauvais, mais il y a fort à parier qu’elles penseront aussi différemment leur responsabilité et leur rôle dans le monde, après avoir vu de si près la précarité des sociétés humaines. Et à nous tous, peut-être, cet épisode aura-t-il fait sentir qu’il est grand temps de réfléchir à une meilleure manière d’habiter la Terre.

Arthur Haimovici